Dans une édition localisée L'Express (n° 3093) vient de publier un dossier
signé Jacques Molénat intitulé "Perpignan, le vrai pouvoir des
francs-maçons". Il y met en lumière l'influence grandissante de la
maçonnerie ainsi que les dérives affairistes qui l'accompagnent. Au point
que les "vrais francs-maçons" ont été conduits à prendre leurs distances. Un
apport précieux pour mieux appréhender la sociologie locale sans sombrer
dans la théorie du complot. Un phénomène finalement très banal quand on
l'aborde à partir des trois formes du capital identifiées par Pierre
Bourdieu : capital social, capital économique, capital culturel.
Acquérir du capital social
Il faut le placer au premier rang parce que c'est de toute évidence ce que
tout nouvel entrant dans une loge maçonnique est susceptible d'acquérir à
moindres frais avec un rendement incomparable formidablement supérieur à
celui que peut offrir tout autre groupe social, hormis peut-être la famille.
En effet, le capital social d'un individu se compose de toutes les
ressources réelles ou potentielles liées à son incorporation effective à "un
réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées de
connaissances ou de reconnaissances mutuelles (connexions à certains
individus et groupes)". De ce point de vue, indépendamment de toute
motivation ou stratégie économique et sociale personnelles, accéder à une
loge, de quelque obédience qu'elle soit, c'est se connecter à un ensemble
humain déjà constitué incomparablement riche en ressources de toute nature.
Pas étonnant alors que l'on y trouve une forte représentation de
"l'immobilier, le barreau, le notariat, les assurances, les maisons de
retraite, la Caisse d'Epargne et même l'Usap", toujours selon Jacques
Molénat qui cite certains noms*. Un avantage concurrentiel déterminant au
point que l'inflation des adhésions peut être regardée comme le signe d'une
prise de conscience collective du monde des affaires local qu'il y avait là
un passage obligé vers la réussite professionnelle. Une concurrence
exacerbée en a résulté de telle sorte que les plus gros détenteurs de
capitaux se sont mis à l'abri du menu fretin dans une loge "fermée" à Girona
(la Toison d'Or, surnommée "la loge peseta"). Dans cette loge on
s'occuperait plus de l'or que de la Toison selon un franc-maçon critique .
Le convertir en capital économique.
Le capital économique mesure l'ensemble des ressources économiques d'un
individu. Il inclut ses revenus et son patrimoine. Dans le système de
Bourdieu, le capital social peut-être converti en capital économique. Cela
se conçoit aisément et le classique "piston" en est la forme la plus
répandue et la plus caricaturale. Plus généralement l'accès à des réseaux
d'influence pour la plupart des secteurs listés par le journaliste
conditionne largement l'avenir économique des acteurs concernés. Plus on a
de concurrents "en loge", plus il est urgent de s'y faire admettre.
L'accroissement du chiffre d'affaires et des bénéfices des initiés
perceptible à l'extérieur suscite continûment des "vocations". Dans un
territoire pauvre en ressources l'espace économique est assez rapidement
saturé et l'avantage économique se réduit. Le taux de conversion du capital
social est à la baisse, en raison inverse du flux des entrées. En revanche
ne pas en être devient de plus en plus un handicap insurmontable. On
comprend alors la démarche des "vrais maçons" qui créent des loges et ou des
obédiences séparées. L'un d'eux a même créé un blog*** décrit comme "
Rassemblement de Frères qui ont quitté la GLNF" et une "Tribune pour
défendre et rétablir les vraies valeurs de la Franc-Maçonnerie."
L'habiller de capital culturel
Ce sont des francs-maçons eux-mêmes, et non des moindres- qui prônent un
retour aux sources en mettant l'accent sur la primauté de l'aspect culturel
au sens le plus large de la démarche maçonnique. Les "vraies valeurs" qu'ils
défendent se situent de toute évidence dans le capital culturel et doivent
transcender les autres formes de capital a priori subalternes. Les "tenues"
dans les "d'ateliers" -une métaphore significative- sont dédiés à la
réflexion. On peut conjecturer que la médiocrité globale constante des flux
de nouveaux entrants et leur peu d'empressement à progresser dans des
domaines loin de leurs véritables préoccupations sont à l'origine de la
réaction "puriste". Car l'appartenance à une loge présuppose me semble-t-il
de posséder un capital culturel minimal pour contribuer même de façon minime
à l'élaboration d'une pensée collective. Apparemment la côte d'alerte a été
atteinte et les sortants ont signifié leur refus de cautionner par leur
présence un habillage culturel pour passe-droits et affairisme
institutionnalisés dans leurs temples.
Gérer son capital symbolique, une gageure ?
Par capital symbolique on peut entendre pour chaque individu un composé des
trois formes de capitaux; Les enseignants, les intellectuels, par exemple,
sont a priori largement pourvus en capital culturel et pauvres en capital
économique et leur carrière est une lente conversion du premier dans le
second, leur capital social jouant à la marge (ce qui n'est pas le cas des
journalistes). Le "self made man" en revanche en est en général dépourvu
mais son capital économique est très valorisé dans les sociétés
néolibérales. Un franc-maçon venu dans une loge à des fins alimentaires
s'ingéniera donc à parfaire ses accès aux meilleurs réseaux tout en
accroissant son importance économique. Mais cette synergie risque de mettre
en lumière, à travers ses faiblesses sur le plan culturel et son peu
d'empressement à y remédier, les fondements même de sa présence en ces
lieux. Car la bonne gestion de son capital économique se fait avec des
outils auxquels seul le capital culturel permet d'accéder .
Comme le dit la chanson "la culture c'est comme le riz ; d'abord c'est dur,
ensuite c'est cuit !"
*avec l'accord des personnes citées
**par exemple la loge "Phénix" fondée par une figure historique de la
maçonnerie locale.
*** http://www.lemyosotislibre.fr/
http://l.archipel.contre-attaque.over-blog.fr/article-interview-de-herve-vigier-par-nicolas-caudeville-52971442.html
Robert Marty
Blog "Signes du temps, enquêtes sur le sens commun" :
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