"On se plaît à orner de mille perfections une femme de l'amour de laquelle on est sûr ; on se détaille tout son bonheur avec une complaisance infinie. Cela se réduit à s'exagérer une propriété superbe, qui vient de nous tomber du ciel, que l'on ne connaît pas, et de la possession de laquelle on est assuré."
Stendhal
Un Américain s’extasie devant Perpignan : la grande mise en abîme d’extase qui remplit les caisses
Perpignan, le 25 juillet 2026 — C’est officiel : nous tenons le nouveau genre littéraire préféré de la presse locale. L’Indépendant s’extasie qu’un Américain s’extasie devant Perpignan. Une mise en abîme d’extase si pure, si profonde, qu’elle mériterait presque d’être enseignée à l’université sous le nom de « syndrome de l’influenceur bienveillant ».
Sur son compte Instagram kll.taylor, Keirien Taylor, trentenaire originaire du Maryland reconverti en Toulousain d’adoption, a lâché deux vidéos dégoulinantes d’enthousiasme sur la cité catalane. Il y vante, avec une candeur désarmante, les façades colorées, les briques rouges, la « belle gare » avec son joli verre orange, le Castillet « superbe », et la vue depuis le Palais des Rois de Majorque qui lui coupe littéralement le souffle. « La ville est magnifique », répète-t-il comme un mantra. On frôle le Stendhal syndrome version low-cost.
L’innocent providentiel
Ce cher Keirien a fui les États-Unis il y a deux ans, lassé de la politique « de pire en pire », des voitures obligatoires pour aller chercher le pain et d’un environnement qui lui donnait des boutons. Arrivé en France avec son visa travail, il a découvert les joies du train, de la marche et des villes « authentiques ». Depuis, il arpente l’Occitanie comme un missionnaire de la bonne humeur, transformant des ronds-points et des quartiers discrets en merveilles du monde moderne.
Et c’est là que réside toute la beauté ironique de l’affaire. Il faut parfois des Américains innocents, au regard vierge de tout fait divers et au portefeuille encore bien rempli, pour redonner le sourire à une ville. Ils arrivent, s’extasient devant ce que les locaux ne remarquent plus depuis vingt ans, postent leurs vidéos, et surtout : ils réservent des chambres d’hôtel, mangent au restaurant, achètent des souvenirs et lâchent des devises convertibles. Le touriste parfait : il consomme sans se plaindre, ignore les problèmes structurels et repart avant que la réalité ne vienne gâcher le filtre Instagram.
C’est beau comme un spot de l’Office de Tourisme. Pendant que certains Perpignanais ruminent les difficultés du quotidien, un Américain en short compare gentiment leur ville à un joyau architectural. Et tout le monde applaudit.
Communication gratuite ou opération politique ?
Car derrière l’émerveillement candide se pose une question qui fâche : l’Américain fait-il, sans le savoir (ou peut-être avec une naïveté angélique), le jeu du maire RN Louis Aliot ? En offrant une image positive, dynamique et attractive de Perpignan sur les réseaux sociaux, ses vidéos servent objectivement la narrative municipale. Une belle opération de communication gratuite, relayée avec enthousiasme par la presse locale.
Pas besoin de payer une agence parisienne hors de prix quand un expatrié américain, tombé amoureux des briques rouges et des fontaines, fait le travail mieux que n’importe quel slogan officiel.
On imagine déjà les services communication se frotter les mains : « Perpignan, la ville que même les Américains trouvent magnifique ». C’est presque trop beau pour être vrai. Ou plutôt : c’est exactement aussi beau qu’on veut bien le montrer.
En attendant, Keirien Taylor continue sa tournée occitane, probablement déjà en route vers Collioure ou Port-la-Nouvelle. Prêts pour le prochain épisode de « L’Américain qui aimait trop nos villes moyennes » ?
Le rideau ne tombe jamais sur cette comédie humaine. Et tant qu’il y a des devises à la clé et des likes à récolter, tout le monde y trouve son compte. Même les plus grincheux.
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