"Les films sont d’abord un moyen de relier les êtres et les choses."
Emir Kusturica
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Nous l'avions croisé à de nombreuses reprises à Perpignan et interviewé (voir vidéo en bas)
Tony Gatlif s’est barré. Le 2 septembre 2026, à Arles, à 77 piges, pendant qu’il planchait encore sur un film historique. Sa famille a lâché la nouvelle ce vendredi matin, en parlant de sa générosité, de sa joie, de sa poésie et de son amour démesuré pour la musique. Et ils lui ont souhaité « Latcho Drom ». Bonne route, quoi. Comme dans son film. Comme dans sa vie. Comme il le disait toujours aux siens.
Né Boualem Dahmani (ou Michel, selon les jours et les papiers) le 10 septembre 1948 à Alger, d’un père kabyle et d’une mère gitane andalouse, le gars a pas eu le parcours des enfants de bonne famille.
Guerre d’Algérie, bidonville de Belcourt, misère noire, pieds nus, plaies jamais soignées. Il racontait souvent : « Nous marchions pieds nus. Les plaies n’étaient jamais soignées, on nous arrangeait les dents avec une pince… » Son père, libre et un peu voyou, ne respectait pas le couvre-feu. Le soir, les enfants attendaient sur le pas de la porte de la chabola, le cœur qui battait, jusqu’à apercevoir au loin le phare de la moto qui faisait des es. « Ils pouvaient le tuer à un contrôle. Mais chaque nuit, il revenait. »
À douze ans, contrôle de police. Pour pas se faire renvoyer de l’autre côté de la Méditerranée, il se chope un nouveau nom : Gatlif, comme le parc d’Alger. Arrivé en France, c’est l’errance, la délinquance, les bandes autour de la Gare du Nord, les vols, la maison de correction. Il s’évade plusieurs fois. « Avant j’étais violent, il ne fallait pas me toucher, j’étais un mauvais garçon… je n’écoutais personne, pour moi les grands, tous les gens, étaient des ennemis. »
Puis la Camargue. Décision de justice.
Et là, quelque chose bascule. « Du moment où j’ai mis pied en Camargue, j’ai commencé à écouter et ça tient au respect avec lequel les gens me parlaient, sans préjugé. La Camargue fait partie des choses qui m’ont sauvé. » Il y a appris à aimer les chevaux, la nature sauvage, les hommes un peu fous. Des années plus tard, il y tournera Tom Medina. Arles, où il est mort, c’était un peu sa terre d’adoption.
Un jour, avenue de l’Opéra, il voit l’affiche de Michel Simon dans Du vent dans les branches de sassafras. Il se pointe dans le camerino, le culot monstre. « Tu veux quoi ? » lui demande le grand acteur. « Je veux faire l’Indien. » Simon lui écrit une lettre de recommandation. Tony devient comédien, puis réalisateur. « J’ai mené une bataille contre ma destinée, contre moi-même et ce n’est pas rien. »
Toute sa vie, il a filmé les siens : les Gitans, les Roms, les voyageurs, les exilés, les fous de musique et de liberté. Les Princes, Latcho Drom, Gadjo Dilo (celui qui a filé sa première vraie chance à Romain Duris), Vengo, Exils (prix de la mise en scène à Cannes 2004), Liberté, jusqu’à Ange en 2025 avec Arthur H. Toujours la même obstination. « J’ai dit la vérité des gens que j’aime. Et quand la planète crie “gitan-voleur”, c’est une honte ! »
Sur la reconnaissance ? Il s’en foutait un peu : « Bof… Reconnu ou pas, j’aurais quand même fait mes films. Disons que la reconnaissance permet de continuer à faire des films en toute liberté, et peut-être d’aider les copains. Mais c’est comme la richesse, ça peut disparaître du jour au lendemain. »
Et Perpignan dans tout ça ? Un amour de gitan
Ah, Perpignan. La ville où vit la plus grande communauté gitane sédentarisée de France, là-haut à Saint-Jacques, autour de la place Cassanyes et du Puig. Un vrai village dans la ville, avec ses codes, sa langue catalane gitane, ses fêtes, ses rixes, sa fierté et ses galères. Gatlif connaissait ça par cœur. Il aimait les Pyrénées-Orientales comme on aime une terre de famille.
« Ça fait très longtemps que je voyage, j’aime les Pyrénées Orientales et aussi le Sud, la Méditerranée. J’ai tourné en Transylvanie, j’ai tourné dans d’autres pays, mais je tourne toujours autour de la Méditerranée. Parce que la Méditerranée, c’est moi. C’est ma famille. C’est une façon de s’exprimer, une façon de vivre. »
En 2007, il débarque aux Estivales pour coller son spectacle Vertiges, du flamenco à la transe.
Créé aux Nuits de Fourvière, le truc est un concentré de musique qui monte jusqu’au délire. « Le mot m’a été inspiré par Théophile Gautier. Il parle d’une musique qui monte, qui monte… et amène les gens jusqu’au vertige. Toutes les fêtes de village sont à base de cela. » Quant à la musique gitane : « Je l’ai toujours reçue comme une transe. Le rythme monte, gagne les cœurs et les emballe jusqu’aux vertiges. »
En 2013, il s’installe presque à Perpignan pour tourner Géronimo.
Éducatrice de rue (Céline Sallette), amour interdit entre une jeune Turque qui fuit un mariage forcé et un gamin gitan, clans qui s’affrontent à coups de flamenco et de hip-hop… Le film pue le bitume et la sueur de Saint-Jacques et des environs (Barcarès, Torreilles, Argelès…). « À Perpignan, dans le quartier Saint-Jacques, vous avez des Gitans, des Africains du Nord, des Turcs… Ces communautés vivent sans histoire depuis des années. Chacune fait attention à l’autre. » Il disait de l’histoire : « C’est un amour défendu, mais qu’on ne peut pas vraiment empêcher. Comme dans Shakespeare, il est impossible d’arrêter la passion. »
Et en octobre 2024, il revient encore.
Ange, tourné entre Tautavel, Perpignan, Port-Vendres et Opoul-Périllos. Un road-movie avec Arthur H en ethnomusicologue baroudeur qui roule avec sa maison dans un vieux van, Mathieu Amalric dans le rôle de l’ami perdu. Avant-première au Castillet, bien sûr. Gatlif présent, content d’être « chez lui ». « Les paysages que j’ai montrés dans le film sont comme des monuments, très très forts. » Et sur la philosophie gitane qu’il filme encore : « Le Gitan ne vit ni dans le passé ni dans l’avenir, il ne connaît que le présent. Quand on se retourne vers le passé, il n’y a que des fantômes. »
Il ne faisait pas de l’ethnologie de salon. Il venait, il regardait, il écoutait, il respectait. « J’aime les gitans, ils sont là depuis des siècles et des siècles mais il faudrait un peu les comprendre ! Ils sont dans la République, ils paient des impôts, ils respectent les gens, les lois et les feux rouges mais ils ont des codes. Depuis toujours. »
Tony Gatlif est mort à Arles, pas loin de la Camargue qui l’avait accueilli adolescent. Mais une partie de lui traîne encore dans les rues de Saint-Jacques, dans les notes de rumba catalane qui sortent des fenêtres, dans les regards de ceux qui n’ont jamais baissé la tête.
Latcho Drom, vieux frère.
La route continue, et elle est toujours aussi belle, aussi rugueuse, aussi libre.
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