« Gloup ! Gloup ! Gloup ! Entartons, entartons le pompeux cornichon ! »
« Toutes les personnes imbues de leur propre pouvoir, les incarnations de l'autorité la plus gluante, tous ceux qui se prennent tragiquement au sérieux sont des cibles ! »
« Le choix est donc enfantin, il n'y a pas à ergoter bien longtemps avant de désigner les pires crapules, les cibles idylliques... »
Noël Godin, connu de tous sous le nom de Georges Le Gloupier ou plus simplement « l’Entarteur », nous a quittés le dimanche 23 août 2026 à l’âge de 80 ans. Né le 13 septembre 1945 à Liège, cet agitateur anarcho-humoristique belge a passé plus d’un demi-siècle à transformer la tarte à la crème en arme de subversion joyeuse, non violente et redoutablement efficace. Écrivain, critique de cinéma, acteur occasionnel et théoricien d’une révolte pâtissière, il laisse derrière lui une œuvre et une légende qui ont marqué durablement le paysage culturel francophone.
Une jeunesse cinéphile et rebelle
Fils d’une mère pieuse et d’un père avocat, Noël Godin grandit à Liège dans un milieu catholique qu’il ne tardera pas à contester. Passionné de cinéma dès l’enfance – il choisissait déjà les « fifilms » que la famille irait voir –, il découvre très jeune les pages de la revue Positif, bastion du surréalisme et de la contestation. Mai 68 le confirme dans sa conviction que la révolution doit être joyeuse. Il abandonne des études de droit et d’histoire du cinéma à l’Université de Liège pour se lancer dans l’action. Dès novembre 1968, il verse un pot de colle sur un professeur réactionnaire. Le 11 décembre 1969, à Louvain, il réalise son premier véritable entartage : Marguerite Duras, venue présenter Détruire, dit-elle. Le personnage de Georges Le Gloupier – inventé par son ami Jean-Pierre Bouyxou – est né. Avec sa fausse barbe, ses lunettes, parfois un nœud papillon, et le cri rituélique « Gloup ! Gloup ! », Godin inaugure une forme d’attentat pâtissier qui restera sa signature.
La croisade contre les « pompeux cornichons »
Sa règle était simple et inflexible : ne frapper que ceux qui se prennent « très, très, très au sérieux ». Les tartes étaient toujours molles – crème Chantilly et génoise souple – pour ne blesser personne. Parmi les victimes les plus célèbres : Maurice Béjart, Henri Guillemin, Marco Ferreri, Jean-Luc Godard, Patrick Bruel, Patrick Poivre d’Arvor, Nicolas Sarkozy, Bill Gates (son « plus beau coup », le 4 février 1998 à Bruxelles, qui lui vaut une notoriété mondiale) et, bien sûr, Bernard-Henri Lévy, entarté au moins sept ou huit fois entre 1985 et 2015. Godin avait promis d’arrêter uniquement le jour où BHL chanterait en public Le Chapeau de Zozo de Maurice Chevalier. Ce jour n’est jamais venu.
Il s’inscrivait volontairement dans une lignée qui allait des slapsticks de Mack Sennett aux Marx Brothers, de Bugs Bunny aux Yippies d’Abbie Hoffman, des surréalistes français aux utopistes comme Charles Fourier. L’entartage n’était pas un simple gag : c’était un acte politique, une « tempête pâtissière » destinée à rappeler aux puissants qu’ils n’étaient que des hommes. Des émules naquirent un peu partout, formant ce qu’il appelait l’Internationale pâtissière.
L’écrivain et le critique
Parallèlement à ses actions, Noël Godin fut un prolifique critique et écrivain. Pendant quinze ans, il écrivit sans être démasqué dans la revue catholique Amis du film, inventant de fausses interviews, de faux réalisateurs et de longues critiques de films imaginaires. Il collabora ensuite à Ciné Revue, Actuel, Visions, Siné Hebdo (où il tenait la rubrique « L’Entarteur littéraire »), Psikopat, Zélium, CQFD, Siné Mensuel et d’autres publications saturiques.
Parmi ses livres les plus importants :
Anthologie de la subversion carabinée (1988-1989, plusieurs fois rééditée),
Crème et châtiment : Mémoires d’un entarteur (1995),
Grabuge ! 10 réjouissantes façons de planter le système (2002, coécrit avec Benoît Delépine, Aimable Jr. et Matthias Sanderson),
Entartons, entartons les pompeux cornichons ! (2005).
Il reçut le Grand prix de l’humour noir en 1995 et le Prix de la Dent dure en 1996… occasions qu’il saisit pour s’entarter lui-même.
Complicités cinématographiques
Noël Godin fut aussi un fidèle compagnon de route du cinéma belge le plus iconoclaste.
Avec Jan Bucquoy, l’amitié fut profonde et durable. Godin apparaît dans plusieurs volets de la saga La Vie sexuelle des Belges :
La Vie sexuelle des Belges 1950-1978 (1994) et Camping Cosmos (1996), où il incarne une savoureuse parodie de l’écrivain Pierre Mertens,
La Jouissance des hystériques (2000),
La Vie politique des Belges (2002).
Leur complicité déborde largement l’écran. En mai 1996, à Cannes, Godin et Bucquoy entartent ensemble Daniel Toscan du Plantier sur les marches du Palais des Festivals. Godin lance la première tarte en criant « Entartons, entartons les pontifiants croûtons ! », Bucquoy envoie immédiatement la seconde. Cet épisode est immortalisé dans le court métrage de Bucquoy Crème et Châtiment (1997).
En 2005, Bucquoy leur consacre un film entier : Les Vacances de Noël. Les deux sexagénaires y partent à l’assaut du Festival de Cannes 2004, dragueurs indomptables, refusant de vieillir, confrontés à une jeunesse qui les regarde avec un mélange d’amusement et d’indifférence. C’est l’une des apparitions les plus longues et les plus personnelles de Godin, un portrait tendre et grinçant de deux vieux anarchistes qui refusent de baisser les bras.
Sa dernière apparition chez Bucquoy, plus discrète, figure dans La Dernière Tentation des Belges (2021), où il interprète un simple membre du jury. Le temps avait passé, la présence s’était faite plus effacée, mais la complicité restait intacte.
Avec Benoît Delépine (souvent associé à Gustave Kervern), Godin partage un même goût pour l’absurde et la satire sociale. Outre la collaboration à l’écriture de Grabuge !, il joue dans plusieurs de leurs films : un clochard volubile dans Aaltra (2004), la « statue du tartobole » dans Mammuth (2010) et le marié dans Le Grand Soir (2012).
Un héritage de crème et de liberté
Atteint dans les dernières années d’une maladie qui abîmait sa mémoire, Noël Godin n’avait rien perdu de sa fantaisie ni de sa gaîté. Jusqu’au bout, il resta ce personnage unique, reconnaissable dans la rue, toujours prêt à parler du prochain entartage ou à commenter l’actualité avec la même irrévérence.
Noël Godin n’a jamais prétendu changer le monde. Il a simplement voulu rappeler, tarte après tarte, que le pouvoir, l’ego et le sérieux excessif méritent d’être régulièrement arrosés de Chantilly. Dans un monde de plus en plus polarisé et solennel, sa leçon reste précieuse : la subversion la plus radicale peut aussi être la plus légère, la plus drôle, la plus humaine.
« Entartons, entartons les pompeux cornichons ! »
Adieu, Georges Le Gloupier.
La crème que tu as répandue continuera longtemps de tacher les égos.
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jan bucquoy - L'archipel contre-attaque !
Depuis les émeutes de mai 2005, la situation de Perpignan et son agglomération(que certains appellent l'archipel) n'a fait que glisser de plus en plus vers les abysses: l'archipel ...
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