"C'est un sort étrange que nous souffrions tant de peur et de doute pour une si petite chose..."
"Le vaste monde est tout autour de vous : vous pouvez vous enfermer, mais vous ne pouvez pas le clôturer pour toujours."
Le Seigneur des Anneaux
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Reportage exclusif – Tribunal de la Pureté Culturelle
Paris, salle d’audience n° 42, 3 septembre 2026
Ce matin, sous les néons blafards du Tribunal de la Pureté Culturelle, s’est tenu le procès de M. X, citoyen ordinaire accusé d’« appropriation culturelle successive et aggravée » pour avoir, durant des années, incarné des personnages de Donjons & Dragons.
Les faits
Le prévenu a avoué sans détour : nain, magicien, voleur, elfe, barbare, druide… Il a tout essayé. « À l’insu de mon plein gré », a-t-il plaidé. Les plaigants, une coalition de « défenseurs des peuples imaginaires », ont exigé une sentence exemplaire.
Composition du tribunal
Présidente** : Madame la Juge Émeraude Bleue-Cheveux, coiffée d’une perruque turquoise fluorescent et d’un collier de cristaux de « justice intersectionnelle ».
Procureure** : Me Inès Outrage, robe noire et foulard arc-en-ciel.
Avocat de la défense** : Me Jean-Raison, costume gris, regard las.
Partie civile** : représentants auto-proclamés des Nains de la Montagne, des Elfes de la Forêt Éternelle, des Barbares des Steppes et des Druides de la Clairière Sacrée (tous absents, évidemment, car purement fictionnels).
L’audience
La procureure ouvre le bal d’une voix vibrante :
« Messieurs et mesdames du jury moral, ce prévenu a successivement usurpé l’identité de peuples mythiques ! Il a bu de la bière en tant que nain, tiré à l’arc en tant qu’elfe, hurlé à la lune en tant que barbare. C’est un pillage systématique des imaginaires ancestraux ! Chaque dé de 20 faces lancé était une violence symbolique ! »
Me Outrage brandit un manuel de règles usé comme pièce à conviction.
« Regardez ! Il a même osé jouer un druide… sans demander l’autorisation aux arbres ! »
L’avocat de la défense se lève, soupirant :
« Madame la Présidente, mes clients n’ont jamais existé. Les nains viennent des sagas nordiques, les elfes de Tolkien qui lui-même les a tirés de la mythologie celtique et germanique. Personne n’a de certificat de propriété sur un personnage de papier. Mon client a simplement… joué. »
La juge le coupe sèchement :
« Me Raison, votre argument sent le privilège. Passons aux témoignages. »
Un « expert en études critiques du fantastique » défile à la barre. Il explique longuement que chaque classe de personnage est une « construction coloniale ». Le public (une vingtaine de militants à cheveux pastel) applaudit.
Le prévenu, appelé à la barre, reste calme :
« J’ai juste passé de bons moments avec des amis. On mangeait des chips et on inventait des histoires. Je ne savais pas que j’étais un criminel culturel. »
La procureure rugit :
« L’ignorance n’est pas une excuse ! Autocritique immédiate ! »
Plaidoiries finales
Me Outrage :
« Nous demandons la condamnation maximale : destruction publique de tous ses dés, interdiction à vie de tout jeu de rôle, et une séance d’autocritique filmée face aux gardes rouges de la nouvelle génération. »
Me Raison, d’une voix posée :
« Si l’on condamne aujourd’hui un joueur de Donjons & Dragons, demain on interdira de lire Le Seigneur des Anneaux, de regarder Star Wars ou de déguiser ses enfants en pirates à Halloween. La fiction n’appartient à personne. Elle appartient à tout le monde. »
Le verdict
Après une délibération de trois minutes (le temps de consulter son téléphone), la juge Émeraude Bleue-Cheveux se redresse :
« Au nom de la Pureté Culturelle et des peuples imaginaires opprimés, je déclare le prévenu coupable.
Sentence :
Confiscation immédiate de tous ses manuels, figurines et dés.
Obligation de publier chaque jour pendant un an un post d’autocritique sur les réseaux sociaux.
Interdiction de toute incarnation de personnage non strictement conforme à son identité réelle (c’est-à-dire : un humain moyen, sans barbe, sans magie, sans arc).
Stage de sensibilisation de 200 heures auprès d’un collectif de “réparation narrative”.
Toutefois… » – la juge hésite, un sourire ambigu aux lèvres – « … le tribunal note que les plaigants n’ont produit aucun nain, elfe ou druide vivant pour témoigner. En conséquence, la peine est suspendue sine die, jusqu’à comparution effective des victimes.
Le prévenu est libre. Qu’il aille rejouer s’il le souhaite.
Mais qu’il se le tienne pour dit : le Tribunal de la Pureté Culturelle veille. »
Coup de marteau.
Dans la salle, les cheveux bleus s’agitent, indignés. Dehors, le prévenu range discrètement un dé à 20 faces dans sa poche et murmure :
« Session ce soir ? »
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