"On se dit que ce monde d'aujourd'hui est celui de Satan, puis on relit Sénèque, ou n'importe quel historien du passé, pour s'apercevoir que, dans la médiocrité, le monde a toujours été semblable à lui-même.
Peut-être notre siècle n'a-t-il progressé que dans l'organisation administrative de la déshumanisation. "
Carnets, tome 12 : Traversée (1990)
Louis Calaferte
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Pour un Jean Vilar déconstruit, parce que la culture est un marché comme un autre du fétichisme marchand...
Dans l’après-guerre, Jean Vilar fonde le Festival d’Avignon avec une ambition claire : faire du théâtre un service public démocratique, un art exigeant accessible au plus grand nombre, un lieu de communion populaire et de confrontation avec les grandes œuvres. « Élitisme pour tous », disait-il. Soixante-dix ans plus tard, ce projet semble s’être mué en son contraire : la culture est devenue un ornement social au service d’une nouvelle classe dominante.
Cette nouvelle bourgeoisie ne s’appelle plus bourgeoisie. Elle se nomme progressisme. Diplômée, urbaine, cosmopolite, elle a remplacé l’ancienne distinction par des signes de vertu morale : inclusivité, décolonialité, lutte contre les discriminations, célébration du métissage, écologie performative. La culture n’est plus un outil d’émancipation collective, mais un marqueur d’appartenance à cette classe éclairée.
Avignon : le temple mondain
Le Festival d’Avignon illustre cette évolution avec éclat. Du projet populaire de Vilar, il reste le prestige et l’exigence formelle. Mais le public est devenu massivement diplômé, âgé, issu des classes supérieures culturelles. Le In fonctionne comme un grand rendez-vous estival où l’on consomme de la création « disruptive » et des positions politiques convenues. Le Off apporte un peu de foisonnement, mais l’ensemble reste perçu comme un entre-soi élitiste. La subvention publique finance un rituel qui rassure plus qu’il ne trouble. La culture y est exigeante, certes, mais surtout confortable pour ceux qui en maîtrisent déjà les codes.
Nostre Mar à Perpignan : le versant militant
À l’échelle locale, le Festival Nostre Mar (organisé par SOS Racisme) en est la version « combat ». Dans une ville dirigée par le RN, il propose conférences d’historiens reconnus, débats sur les discriminations, la Méditerranée « métissée », les mémoires, le climat et les luttes progressistes. Formellement riche et souvent gratuit, il se veut « à contre-courant ».
Pourtant, il incarne le même phénomène : une religion du bien-penser. Les conclusions sont connues d’avance. La Méditerranée est célébrée comme espace de mélange obligé, les débats sont cadrés dans une grille morale progressiste. Le public visé est celui des milieux associatifs, intellectuels et militants de gauche. Loin d’être un outil de réflexion populaire, c’est un exorcisme symbolique : la bourgeoisie progressiste locale se donne bonne conscience en territoire « perdu », tout en évitant l’affrontement réel avec les questions qui fâchent les classes populaires.
Le même processus de capture
Dans les deux cas, on observe la même trahison de l’esprit vilariste :
Passage d’un universalisme exigeant à un particularisme moral de classe.
Remplacement du « donner à penser » (risqué, inconfortable) par le « bien-penser » (rituel, rassurant).
Transformation de la culture en hochet : distinction sociale pour les uns, arme symbolique contre l’adversaire politique pour les autres.
Perte de la dimension réellement populaire et démocratique.
La bourgeoisie traditionnelle assumait son statut. La bourgeoisie progressiste, elle, a besoin de se croire du côté des opprimés tout en conservant les leviers du capital culturel, des réseaux et des subventions. La culture est son instrument le plus raffiné : elle permet de moraliser le peuple « égaré » sans jamais remettre en cause les mécanismes qui creusent le fossé.
Ainsi, ce qui devait être un outil d’émancipation collective est devenu un ornement démilitarisé pour les gagnants de la méritocratie culturelle. Vilar voulait réunir et élever. La nouvelle classe dominante préfère séparer et se légitimer. Tant que la culture restera captive de cette idéologie de classe rebaptisée « progressisme », elle cessera d’être un enjeu démocratique majeur pour n’être plus qu’un joli hochet mondain ou militant.
Le diagnostic est sévère, mais lucide. La question reste ouverte : la culture française saura-t-elle un jour échapper à cette capture et renouer avec son ambition originelle ?
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