commenter cet article …
Le premier résultat de la confusion, entretenue et préméditée, entre le réel et l’imaginaire, la vérité et le mensonge est la généralisation de tendances paranoïaques et schizophréniques. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer la figure qui concentre jusqu’à la caricature les effets d’un tel processus de déréalisation : celle du post-citoyen. Ces effets se traduisent d’abord par le sentiment trouble, car largement inconscient, d’avoir perdu toute perspective utopique ancrée dans le temps.
Cette perte, dont le post-citoyen ignore les causes et les conséquences, le condamne à vivre dans un présent qui récuse toute perspective temporelle, et qui l’expose, sans répit, au déferlement délirant de messages ne différenciant plus l’essentiel du détail, la vérité du mensonge, l’amour de la haine. Quotidiennement les médias et les réseaux sociaux nous vantent les qualités de touriste identitaire du post-citoyen, son nomadisme professionnel et l’infini variété de ses identités, voire de ses genres. Et partout, cachée et honteuse, la maladie mentale se développe comme la forme « moderne » du lien social. Les « post-citoyens » survivent comme en retrait, incapables de s’inscrire dans le temps et de concevoir leurs vies dans une chronologie ou une histoire. Lorsqu’ils tentent d’analyser ce dont ils souffrent et qu’ils taisent si mal, la réduction de leur accès au langage, leur incapacité à comprendre et définir le monde dans lequel ils vivent, les rend totalement incapables de nommer leur mal. Ils sont condamnés à revenir sans cesse explorer les ruines de leur propre anéantissement. Pendant les sombres années 1970, en Italie, le théoricien et poète Giorgio Cesarano a, le premier, saisi la nature essentiellement nihiliste du capitalisme contemporain. Dans son Manuel de survie, il a montré comment les nouvelles classes dirigeantes ont « retourné » des populations entières en instrumentalisant leur désespoir, en leur imposant de vivre, sur le modèle de « la surveillance psychique » dans un vaste ensemble de communautés thérapeutiques conçues pour entretenir et développer un tel désespoir. La fonction de ces communautés est restée inchangée jusqu’à aujourd’hui : elle consiste à canaliser, à détourner, à séparer chaque combat spécifique, chaque quête identitaire, religieuse, sexuelle et culturelle et à favoriser le plus possible la guerre du tous contre tous et du chacun pour soi, au mépris de toute solidarité collective. Les post-citoyens que l’idéologie postmoderne a si bien retournés intellectuellement et affectivement se trouvent de fait au service du pouvoir en place, même si leurs discours tentent de nous affirmer le contraire. Ils sont seulement autorisés à reproduire le langage postmoderne, car c’est le seul qui leur est familier, celui dans lequel ils ont appris à communiquer. S’ils peuvent parfois se montrer ennemis de sa rhétorique et revendiquer une apparente liberté de pensée, ils en emploieront inévitablement sa syntaxe, qui est la seule à laquelle ils ont eu accès. Il n’est d’ailleurs plus demandé aux post-citoyens que le système a si bien retourné d’avoir des connaissances générales. On exige seulement d’eux d’êtres adaptés et conformes à une société qui encourage ouvertement la critique de l’intelligence et le rejet du travail intellectuel. 2 Les « retournés » sont prisonniers d’un éternel présent et n’ont d’autre mémoire que celle de l’instant, d’une succession d’instants tous pareillement non-vécus. Le présent est d’ailleurs devenu pour eux, grammaticalement, le seul temps admis, celui avec lequel on réécrit les anciens livres pour leurs enfants. La disparition du passé simple, après celles du subjonctif, du passé antérieur et du futur antérieur confirme que, pour les post-citoyens, le passé comme le futur sont devenus des zones interdites dont ils pensent, bien illusoirement, avoir le contrôle et dont ils n’ont même plus l’usage. Triste exemple de l’appauvrissement du langage, la nouvelle traduction du 1984 d’Orwell nous inflige le présent comme seul temps grammatical disponible et remplace le terme de novlangue par un aseptisé néoparler. La liquidation d’un concept qui a fait ses preuves pendant les luttes révolutionnaires de la seconde moitié du XXe siècle n’est pas une clause de style. C’est le roman tout entier qui a été réécrit selon les directives de la novlangue. Et c’est après avoir obéi à de telles directives qu’il va trouver aujourd’hui ses nouveaux lecteurs.
1 / Lepostmodernisme : une idéologie réactionnaire et révisionniste
C’est aux États-Unis, au cours des années 1980, que la théorie
postmoderne est devenue un système idéologique aux ambitions
culturelles puis politiques volontairement indéfinies mais clairement
réactionnaires.
En moins de dix ans, les stratèges reaganiens ont élaboré deux modèles
décisifs pour imposer leur domination planétaire. Au spectacle de la «
guerre des étoiles », dont le réel enjeu était d’asphyxier
économiquement l’URSS pour la faire imploser, a correspondu, plus
discrètement mais tout aussi efficacement, la mise en œuvre de
l’idéologie post-moderne par les « cultural studies ».
Pour imposer leur programme idéologique, les « cultural studies » ont
d’abord détourné et révisé à leur avantage la critique « engagée » de
la « french theory » des années 1960-70. Par leur critique, Jacques
Derrida, Jean-François Lyotard et Michel Foucault entendaient dénonçer
les conditions modernes de l’oppression et de la servitude. Après la
révision et la réécriture de cette théorie, a été révisée et réécrite
par les « cultural studies », celle-ci est devenue une simple mise à
jour faussement contestatire des vertus de l’hypercapitalisme.
La plus grande réussite de ce coup d’état culturel est d’être parvenu
en moins de 20 ans à imposer le simulacre de pensée critique du
postmodernisme à la gauche et à l’extrême gauche. D’abord aux
États-Unis, puis ensuite en Europe.
La gauche et à l’extrême gauche ont ainsi renoncé à trois siècles de
luttes émancipatrices pour se faire les porte parole du système
d’exploitation que jusqu’alors elles avaient toujours combattu. En
d’autres temps et avec le même aveuglement, la pensée autoritaire de
gauche a justifié la pire des barbaries au nom de la démocratie et de
la défense des peuples opprimés. Sous prétexte d’anti-impérialisme,
elle a cautionné les régimes de Staline et de Mao. Cet aveuglement
idéologique a lourdement pesé sur les luttes d’alors, comme sa version
postmoderne pèse sur celles d’aujourd’hui.
La victoire la plus éclatante du postmodernisme est d’être considéré
et apprécié comme un mouvement profondément de gauche, progressiste
voire contestatire. Se déclarant bien plus libertaire que libéral, il
s’y entend comme personne pour a imposé partout son image contrefaite,
en soutenant toutes les postures et impostures, et en ne défendant
jamais un seul combat qui évoquerait, même de loin, l’existence d’une
lutte des classes.
Pour obtenir des résultats aussi performants, les « cultural studies »
ont repris à leur compte le doute méthodologique sur les méta-récits
(Dieu, l’Histoire, le Progrès) pour l’appliquer tel quel aux sciences
humaines et aux sciences exactes.
Au rythme du développement hégémonique et mondial de
l’hypercapitalisme les cultural studies ont substitué à l’étude des
classes sociales celle des genres, abandonné la critique des médias
pour l’analyse de leur seule réception et développé les études
postcoloniales et postféministes pour construire une identité
individuelle recomposée en fonction des appartenances multiples.
En moins de 20 ans le « racialisée » s’est substitué à l’exploité, les
queers ont fait l’impasse sur les luttes féministes et
l’hétérosexualité est devenu un impérialisme à combattre. En bon
serviteur de l’hypercapitalisme, le postmodernisme conteste la
domination de l’homme blanc abstrait, jamais celle de la marchandise
concrète.
À une pensée complexe qui cherche à préserver la singularité de chaque
être humain comme un universel, le postmodernisme oppose le simulacre
de la « victime symbolique ». Cette victime, qui se confond avec celle
du colonialisme, est l’agent d’un rachat. Le sujet qui souffre,
cantonné à sa fonction de martyr et dépossédé de tout langage comme de
toute révolte, devient un pauvre objet d’étude : l’objet d’une « cheap
» théorie.
Les postsociologues vont glorifier d’autant mieux une telle victime
qu’ils l’identifieront au rien, au moins que rien. Ils s’en
proclameront d’ailleurs bien moins l’avocat commis d’office que le
procureur justifiant les conditions de sa reddition et de sa
soumission.
Refusant d’admettre que la délinquance est une conséquence de la
pauvreté, la postsociologie ne cherche pas à dénoncer des conditions
économiques et politiques paupérisantes, mais à stigmatiser une misère
dont serait exclusivement victime un groupe ethnico-religieux
particulier.
La postsociologie parlera de guerre raciale et dissimulera le fait
que la misère matérielle touche dorénavant une partie de plus en plus
importante de la population, empêchant ainsi toute solidarité
effective entre les exclus.
L’étrange tolérance pour l’autre – qui de victime aspire à devenir
bourreau – traduit bien plus que de l’aveuglement : c’est un choix
politique
Au sein de l’université, l’ambition des « cultural studies » a été de
déprécier puis de supprimer toute pratique théorique qui défendrait
l’existence de savoirs objectifs
Pour parvenir à leurs fins, les « cultural studies » ont conçu un
simulacre d’opposition politique mettant en cause l’enseignement
rationnel des sciences humaines et des sciences exctes en les accusant
d’être organisées sur un modèle hiérarchique et colonialiste. Leur
lutte s’est déroulée sur un terrain déjà conquis. Toutes leurs
batailles ont été livrées contre des leurres que les « cultural
studies » avaient elles-mêmes préalablement activés et qui leur
avaient déjà conféré les pleins pouvoirs.
Loin d’une campagne orchestrée par des hommes de l’ombre, la réaction
postmoderne a conquis l’université au grand jour et « par la gauche »,
en critiquant son enseignement traditionnel et en le contestant au nom
des études postféministes et postcoloniales.
On ne peut reprocher au posmodernisme ni l’attrait que suscite ses
très superficielles thèses, ni de savoir jouer avec les peurs les plus
élémentaires. Préméditée, influencée ou librement consentie, la
volonté des « cultural studies » de s’emparer de l’université
préfigure un projet autrement plus vaste et ambitieux : celui de
contrôler l’histoire en la soumettant à une lecture unilatérale.
La société du Chaos, vous en ignorez l’existence, mais pourtant vous y
vivez. Ou plutôt, comme pour la majorité d’entre nous, nous y
survivons.
Si vous voulez comprendre comment s’est imposée une telle société, et
comment elle fonctionne, suivez les 13 épisodes qui composent la
série.
Mais, suspens oblige, ce n’est qu’au terme du 13e épisode que vous que
vous allez découvrir le nom de coupables.
À vos risques et périls, vous saurez qui sont les maîtres jusqu’ici
incontestés de la société du Chaos. De toute manière ce sont vos
ennemis, comme ils sont, plus généralement, ceux du genre humain.
À la question, comment en sommes nous arrivés là ? l’enchaînement des
épisodes apportera toutes les réponses. Même si ces réponses n’ont
rien de rassurant.
Mais, si vous aimez avoir peur au cinéma ou sur vos écrans, vous serez
servi ! À la différence qu’ici pas d’effets spéciaux : tout est vrai,
irréductiblement et implacablement vrai.
Vous découvrirez d’abord comment et pourquoi, dans la seconde moitié
des années 1980, la Société du chaos s’est développée progressivement,
pour en venir à s’imposer, de manière fulgurante et planétaire, à
l’aube des années 2010.
À l’université comme dans les médias, vous suivrez les agents très
spéciaux de la Société du chaos dans leur travail de déconstruction de
tout l’héritage révolutionnaire.
Vous les verrez diffuser massivement un simulacre de théorie critique
qui liquide l’héritage des Lumières, nie l’existence d’une lutte de
classes, conforte l’hyper-capitalisme et favorise le développement de
l’intégrisme religieux.
Vous les observerez imposer partout leur pensée réactionnaire et révisionniste.
Vous comprendrez pourquoi ces agents ont rendu obsolètes les formes de
l’héritage démocratique, et déconstruit le projet révolutionnaire d’émancipation universelle.
Vous comprendrez comment ces agents ont réorganisé l’espace social en
niches protéiformes, en d’innombrables tribus sexuelles, religieuses
et raciales légitimant la guerre du tous contre tous et du chacun pour
soi.
Vous comprendrez comment la racialisé s’est substitué à l’exploité,
comment les queer ont fait l’impasse sur les luttes féministes,
comment l’hétérosexualité est devenu un impérialisme à combattre.
Vous comprendrez pourquoi et pour qui ces agents contestent la
domination de l’homme blanc abstrait, jamais celle de la marchandise
concrète.
Vous découvrirez qu’avec le simulacre de théorie critique du
postmodernisme (sous toutes ses variantes) l’hyper-capitalisme n’a plus
besoin de détourner ni de récupérer la théorie critique chez ceux qui
remettent en cause cette société et la combattent.
Au fil des épisodes vous observerez les agents très spéciaux de la
société du Chaos écrire et diffuser une telle théorie et la faire
admettre comme la seule théorie critique possible.
C’est ce simulacre que ces agents sont arrivés à vendre aux
post-citoyens en termes de progrès, d’émancipation et de liberté.
Pour ceux qui l’ignorent encore, post-citoyen suggère l’existence
d’ex-citoyens convertis (consciemment ou inconsciemment) aux thèses du
post-modernisme.
Comme le remarquait lucidement Nietzsche : Il vaut mieux être à la
périphérie de ce qui s’élève qu’au centre de ce qui s’effondre.