« Le monde est mûr pour toute forme de cruauté, comme pour toute forme de fanatisme ou de superstition. »
Les Grands Cimetières sous la lune, essai publié en 1938 par Georges Bernanos
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Dans la chaleur moite d’une fin d’été barcelonaise, le genre de soirée où la Rambla sue encore le sang séché des souvenirs et où les ventilateurs des bars de la Barceloneta tournent comme des moulins à rumeurs, Pepe Carvalho alluma un cigare et regarda la fumée se perdre dans la brume des néons. Il n’avait pas de client ce soir-là, seulement une ville qui changeait de peau sous ses yeux. Plus de drapeaux estelades claquant au vent comme des draps de lit trop sales. À la place, des conversations basses, des regards en coin, des files d’attente devant les commissariats et l’odeur tenace de la peur démographique. Neuf ans après le grand fiasco du référendum de 2017, le rêve d’indépendance avait été assassiné dans un backroom politique, et le cadavre pourrissait lentement sous les projecteurs des sondages.
Tout avait commencé, comme les meilleures affaires pourries, dans une petite ville des Pyrénées.
Ripoll. Berceau mythique de la Catalogne, tombeau de Guifré el Pilós, le fondateur légendaire. En août 2017, six semaines avant le grand jour du 1er octobre, la cellule terroriste qui allait ensanglanter La Rambla et Cambrils y avait germé. Des jeunes Maghrébins nés ou élevés là, parlants catalan, bons élèves, joueurs de foot du coin, apparemment intégrés jusqu’à la moelle. Radicalisés par l’imam Abdelbaki Es Satty, confidents de certains services selon les rumeurs qui circulaient encore dans les cercles fermés. Quinze morts. À Ripoll, le choc fut un coup de poignard dans le dos de la convivialité catalane. Les voisins qui croyaient connaître ces garçons découvrirent qu’une autre vérité dormait sous la couche d’intégration. Certains actes de solidarité envers les familles des auteurs, perçus comme excessifs, laissèrent un goût de bile. C’est dans ce terreau de colère rancie et de peur sourde que Sílvia Orriols planta ses graines.
Née en 1984 à Vic, diplômée en bibliothéconomie, elle avait déjà quitté le Front Nacional de Catalunya en mars 2020, jugeant trop tiède sa position sur l’immigration maghrébine et sur le traumatisme des attentats.
Le 28 octobre de la même année, elle fonda Aliança Catalana avec un programme clair et tranchant comme un couteau de cuisine : indépendance unilatérale, oui, mais surtout limitation de l’immigration et lutte contre la criminalité. En mai 2023, aux municipales, son parti rafla six sièges à Ripoll. Les autres forces tentèrent un cordon sanitaire, un de ces pactes de cuisine pourrie qui sentent le chou et la trahison. Junts se retira au dernier moment. Le 17 juin, Orriols fut investie maire. Le « moment Orriols » était né, et avec lui une nouvelle façon de tuer les vieux rêves.
Un an plus tard, aux élections régionales de 2024, Aliança obtenait deux députés au Parlement avec 3,8 % des voix.
Depuis, les sondages lui avaient donné des ailes de corbeau. De 3,8 % on était passé, selon les dernières enquêtes de septembre 2026 – Sigma Dos pour El Mundo, GESOP pour El Periódico, baromètre du CEO –, à 16,7 %, plaçant le parti en deuxième position derrière les socialistes du PSC de Salvador Illa, devant ERC et Junts. Une coalition hétéroclite d’électeurs : anciens de Junts, déçus de Vox, abstentionnistes, jeunes qui se sentaient trahis par l’échec du 1er octobre et par la coopération ultérieure des dirigeants séparatistes traditionnels avec Madrid. Les priorités avaient basculé. Les données gouvernementales montraient désormais que le logement, la criminalité et l’immigration avaient remplacé les différends constitutionnels au sommet des préoccupations. Environ 45 % des Catalans soutenaient encore l’indépendance, mais pour beaucoup la menace démographique paraissait plus immédiate que le statut juridique de la région.
Orriols elle-même le clamait sans fard, comme un détective qui jette les cartes sur la table : son mouvement répondait à une colère contre l’establishment et à la crainte que la culture catalane ne soit effacée.
Elle regardait du côté de l’Allemagne et d’autres pays européens, y voyant un réveil continental pour la survie culturelle. Les factions indépendantistes établies refusaient toute alliance, qualifiant ses stratégies de discriminatoires et irréalisables. Junts tentait de se repositionner en option centriste et pragmatique. Les tensions internes au mouvement séparatiste s’aiguisaient comme des lames mal aiguisées.
Les détracteurs accusaient Aliança d’exploiter la peur et la frustration à travers une rhétorique xénophobe, plutôt que d’apporter de véritables solutions.
Carvalho écrasa son cigare dans le cendrier d’un bar du Raval où l’on servait encore de la tripe à la catalane digne de ce nom. Il n’avait pas besoin d’enquête officielle. La ville elle-même était le cadavre. L’indépendance, ce grand plat trop lourd que l’on n’avait jamais réussi à digérer, avait été étranglée dans un backroom. À sa place s’installait un autre menu, plus âpre, plus noir : l’immigration, la sécurité, la survie culturelle. Aliança Catalana, taxée d’extrême droite, avançait avec la détermination de ceux qui croient tenir le couteau. Les élections de 2028 approchaient. Pendant ce temps, à Ripoll, l’odeur des montagnes se mêlait toujours à celle du souvenir des attentats. Et dans les rues de Barcelone, tandis que la nuit tombait comme un rideau de scène sur une pièce trop longue, on se demandait si le rêve d’une Catalogne souveraine n’avait pas simplement changé de visage, ou s’il n’était pas en train de se diluer dans les eaux troubles de nouvelles peurs. Comme toujours ici, la mémoire digérait mal, et l’avenir se mangeait à petites bouchées, avec le goût métallique du sang séché.
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