L'oeuf de Nouvel ou le Grenat impossible
Que faire de l'œuf de Jean Nouvel? Oeuf informe et laid, en ciment, où depuis trois mois se font et défont des tests de
peintures et textures... Oeuf qui devait prendre l'apparence de la pierre précieuse typique de la Catalogne Nord. Un grenat vermillon, brillant et lisse. Grenat qui serait l'attrait principal de
l'ensemble architectural du Théâtre de l'Archipel. Grenat-monument que -merde!- ils se sont aperçus, au moment de le réaliser, qu’il n’existe aucune technique ni peinture, nulle part au monde,
qui puisse donner à l’oeuf l'apparence que l'architecte avait imaginé, dessiné et maquetté. Pendant des mois les techniciens ont testé, étudié, examiné, supprimé, recommencé et ... rien, aucune
couleur, aucune technique ne plaisait au grand Nouvel. "Niet! No! Non! " s'écriait à chaque nuance de rouge, à chaque matière plastique ou résine qui lui était présenté. Il voulait reproduire
exactement ce qui n'était possible que dans sa fertile -et faut le reconnaître, géniale- imagination. Pendant longtemps, travaux bloqués, le maître s'entêtait, allait jusqu'à répudier son oeuvre
si l’oeuf ne devenait le grenat qu’il avait rêvé.

Les délires créatifs d'un grand architecte peuvent coûter très cher. Et ses caprices de starlette encore plus. Jean Nouvel
réalise, partout dans le monde, des projets pharaoniques financés par des gens pour qui un zéro de plus ou de moins ne compte pas, au moment de signer le chèque ou de faire un virement bancaire.
Nouvel, et les autres architectes de son rang, peuvent se permettre de laisser voler l'imagination sans retenue budgétaire, de concevoir de grands projets créatifs à la limite du faisable. Si,
finalement, ces projets géniaux arrivent à voir le jour c’est en rallongeant de beaucoup -mais beaucoup, beaucoup- le budget initial. A Perpignan nos chers élus ont choisi ce brillant architecte
pour imaginer le Théâtre de l'Archipel. Perpignan veux jouer dans la cour des grands, objectif louable. Mais il faut beaucoup d'argent pour jouer avec les caprices des stars et des divas qui
pullulent cette cour, soit dans le monde du sport, l’art ou l'architecture. Pour se payer certains d’entre eux faut être, au moins, un cheikh du Qatar, ou avoir une Madame Bettancourt qui vous
signe les chèques d’une main tremblotante sans regarder le chiffre que vous même avez écrit au préalable.
Le fait est qu’avec ce bras-de-fer autour de l'œuf de Nouvel, le Théâtre de l'Archipel ne sera pas fini le 10 octobre, date
annoncé du premier spectacle de l'ambitieux programme de l’ECT (Escena Catalana Transfronterera), où est inclus le Théâtre de l’Archipel dirigé par Domènec (et non pas Dominique comme il est
appelé improprement sur France Bleu Roussillon) Reixach. Une ECT (Scène Catalane Transfrontalière, projet culturel mis en place entre les structures théâtrales de Perpinyà et Girona) totalement
ignoré par la presse française de Perpignan. Dans les cerveaux formatés avec le code hexagonale il est impossible de concevoir, il est totalement farfelu, qu’une programmation culturelle sérieuse
situe au même niveau des productions en provenance de Paris et en français -ou de Madrid et en espagnol- et des productions de Gérone ou Barcelone "en catalan! c’est rigolo! " Faût les
comprendre, certains de mes collègues d’esprit ethno-centrique franco-parisien. Après La Jonquera -et le Paradis, le Dallas ou le Madam’s- le reste de la Catalogne autonome est terra incognita
pour eux, notamment en matière de culture. Bon, oui, ils connaissent aussi “Rosas”, “Figueras”, la Costa Brava et le flamenco des “Ramblas” que, comme tout le monde sait en France, c’est la danse
et la musique typique de la Catalogne. Quand on a l'immense privilège d'être français, être bercé dans la culture française, les autres cultures sont, au mieux, une curiosité. Mise à part la
culture anglo-saxonne, bien sûr, envers laquelle on a, en France, un vrai complexe d'infériorité. A chacun son tour!
Bon, revennons dans l’oeuf de Nouvel. Après que ses caprices de vrai génie ont retardé, pendant des mois, l'achèvement des
travaux, le grand architecte a soumis à la municipalité de Perpignan un autre projet pour peindre (je dis bien peindre) son œuf. Il sera aussi rougeâtre avec des phrases poétiques et identitaires
(sic) gravés ou peintes, seulement visibles de près. Très bien. Sans vouloir emmerder personne -surtout nos autorités municipales- je me demande simplement: qui paie pour le retard causé par
l'imprévision de l’architecte? Quel sera le coût du nouveau projet pour la coquille d'œuf? La ville va payer, bien sûr, des fonds vont surgir par art d'enchantement des caisses (vides, nous
dit-on, pour des projets sociaux et des subventions culturelles).
Ils ont raison, nos édiles. Avec un artiste créatif et éclairé comme le Grand Architecte ce sont des mauvaises manières, que
de lui faire payer des pénalités pour son manque de prévoyance. Il serait de mauvais goût que de lui demander pourquoi il n’étudie pas, avant de présenter un projet, la faisabilité de celui-ci.
Et, surtout, des gens bien élevés comme le maire et le président de l'Agglo, ne vont pas le contredire ni lui demander s'il sait où il est -et le temps qu’il fait- ici à Perpignan. Le grand
architecte demande, pour finir les travaux, qu’ils s'arrêtent “s’il fait du vent ou il fait trop chaud”. Il connaît la tramontane, l'architecte illuminé? Il connaît les températures d'une ville
méditerranéenne en plein été? Chut! Silence! Personne ne dit rien qui pourrait perturber le génie qui a bien voulu venir nous faire les poches! Pendant ce temps, l'œuf de Nouvel et ses
commanditaires deviennent la risée de Perpignan.
http://blogs.elpunt.cat/aleixrenye/2011/06/30/lou-den-nouvel-o-el-granat-impossible/