(Chronique parue dans la Semaine du Roussillon du 18 avril)
Mais qui est donc le maire de Perpignan ? Fantômas ou l’Homme invisible ? J’ai beau me creuser la tête, je n’arrive ni à visualiser son visage ni à lui donner un nom. J’ai demandé autour de moi. Personne ne sait. Y a-t-il un maire à Perpignan ? Sans doute. Je me souviens du maire d’avant. Oui, le fils de son père. Il est toujours là, d’ailleurs. On le voit souvent en photo dans le journal cisaillant l’air ravi des rubans. Et l’un des types qui posent à côté de lui est certainement le maire actuel. Mais comment s’appelle-t-il déjà ? J’ai son nom sur le bout de la langue. Rien à faire, je ne trouve pas. Sa tête ne me revient pas non plus. Cet homme doit être d’une grande modestie. C’est rare dans le monde politique. Détrompe-toi, me dit un ami bien informé, la modestie n’a rien à faire là-dedans. Le maire se montre partout en ville, en affiches, en photos, en chair et en os. Il serre plus de mains en un jour que tu n’en serreras dans toute ta vie. Il fait même des actions supposées être d’éclat : lettres au président de la République, drapeaux en berne un jour de fête, soutien public à un ex-président mis en examen. En vain. Tout ce qu’il entreprend pour se faire connaître tombe à plat. Comment est-ce possible, demandé-je.
Mon ami a une explication. On dit des acteurs populaires qu’ils accrochent la lumière. Cela signifie qu’ils ont une « présence », une aura qui les fait sortir du lot. Eh bien, le problème de ce maire, c’est qu’il n’accroche pas la lumière. Il n’y a rien chez lui qui impressionne durablement nos cerveaux. Sa voix, son visage, son nom même s’effacent comme une bande magnétique qui s’autodétruit. Il ferait un parfait espion. Mais pour un homme public, c’est un handicap. Mon ami est vraiment très fort. Je n’aurais jamais pensé à ça. Comment fait-on pour ne pas accrocher la lumière ? Le maire serait-il Nosferatu ? Il faudrait vérifier si les miroirs reflètent son image.
Vampire ou pas, il a des idées. On sent, en effet, dans cette ville, une ambition, une volonté de bouger les choses, d’innover, de surprendre. Notre maire inconnu serait, d’après mon ami bien informé, un spécialiste des concepts. Un concept, c’est un truc qui ne coûte pas cher et qui en met plein la vue. Il me cite en exemple le véhicule inauguré récemment en grandes pompes sous un nom ronflant et qui n’est en fait qu’un bus articulé comme il en circule un peu partout depuis le début du vingtième siècle. Mais baptisé bus-tram, il devient un moyen de transport d’avant-garde qui fait entrer Perpignan, selon le discours officiel, dans une « nouvelle ère ». Un tramway étant un véhicule sur rails, on se demande quelle est la part de « tram » dans le bus-tram. Personnellement, dis-je à mon ami, je vois dans cette appellation un hommage discret à Claude Simon qui a écrit un beau roman sur l’ancien tramway de Perpignan. Ne rêve pas, me dit-il, c’est tout simplement de l’esbroufe, coutume très répandue sous nos climats. Ils auraient pu aussi bien l’appeler bus-métro. Là, je trouve qu’il exagère, mon ami. Mais il est bien lancé maintenant. Leur stratégie, m’explique-t-il, c’est de bien envelopper les choses, même et surtout si elles sont, en réalité, une régression.
Les Estivales, par exemple. Je m’y attendais. Mon ami ne digère pas l’abandon du Campo Santo. Ils nous font croire, poursuit-il, que leur déplacement au théâtre de l’Archipel est un « plus », que le concept du « dedans-dehors » est génial, qu’elles ne seront plus perturbées par le mauvais temps, les bruits de la ville et tutti quanti. Bref, notre maire inconnu et ses conseillers viennent d’inventer le premier festival d’été qui n’aura pas lieu en plein air. L’idée est tellement bonne qu’on va nous la voler, c’est sûr. On verra bientôt les Carcassonnais rapatrier le festival de la Cité dans leur théâtre municipal. Et dans la foulée, Avignon désertera la Cour d’honneur du Palais des papes, Orange le Mur de son Théâtre antique, Aix la place de l’ancien Archevêché, Arles ses arènes, pour présenter leurs spectacles d’été, non plus sous le ciel étoilé du Midi -c’est si peu pratique et tellement commun !- mais dans des lieux fermés confortables, climatisés et tout et tout. Je vous l’ai dit, mon ami exagère toujours. Je ne peux plus l’arrêter. Et puisque tout doit se passer à présent au théâtre de l’Archipel, qu’ils y fourrent également Visa pour l’Image, les jeudis de Perpignan et, pourquoi pas, la procession de la Sanch ! D’ailleurs, ce théâtre porte très mal son nom. Un archipel donne plutôt l’idée d’un ensemble éclaté. Or ce lieu est plutôt une sorte de trou noir qui absorbe tout. On devrait plutôt l’appeler le théâtre Centripète. Il est trop excessif, mon ami. Je ne peux pas le laisser dire que l’Archipel absorbe tout. A-t-on jamais vu sur la scène du Grenat une troupe du cru ? Bon, alors ! Ma remarque lui donne une idée « géniale ». Il propose d’ajouter au programme des Estivales de l’Archipel une comédie musicale et locale à la gloire du maire dans le style de « Mary Poppins ». On l’appellerait « Mairie Perpign’s » ou « Le maire qu’on voit danser ». Il est déchaîné, vous dis-je.
Tout ça c’est bien joli mais je ne sais toujours pas qui est le maire de Perpignan. Peut-être, au hasard d’une rencontre, me le présentera-t-on un jour. Ah, c’est vous ? Je ne vous imaginais pas comme ça. Je vous voyais plus… enfin moins… ». Peut-être serai-je envoûté par sa conversation, sentirai-je passer un courant. Mais cela ne risque pas d’arriver. Je doute fort que nous fréquentions les mêmes gens, les mêmes lieux. Et c’est très bien comme ça.
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