Cet article est de janvier 2009 est issu de http://robertmarty.unblog.fr
Ce titre n’est pas la formulation d’un désir ni même d’un souhait, mais un canevas conceptuel visant à appréhender une dynamique dans la « question catalane » sans anticipation idéologique.
En fait c’est ce que le pragmatisme appelle une « abduction », une opération qui consiste à formuler une hypothèse fondée en raison à partir de faits établis. Je décris l’émergence d’une « nouvelle catalanité »; je ne la prescris d’aucune manière et si je l’appelle « new-catalanité », c’est pour faire un clin d’œil intéressé à la presse européenne qui appelle « new camp » le « camp nou », le stade du Barça. Par sa généralité, ce texte recadre tous ceux que j’ai produits antérieurement sur cette question, notamment sur mon blog.
Disparition des cadres de référence nationaux
A l’heure de la mondialisation, un fait incontournable, surtout depuis la crise, toute question concernant quelque territoire que ce soit, qui ne serait pas reconsidérée, serait un cadavre épistémologique. Aujourd’hui, aucun cadre national n’est plus pertinent dans aucun domaine :
– l’économie ? Les décisions vitales d’investissement ou de retrait (appelées « exit option » ou délocalisations ) sont prises par des multinationales qui sont seulement responsables devant leurs actionnaires. Elles conditionnent par voie de conséquence l’évolution sociale à l’intérieur de chaque pays.
- la politique ? La plupart des lois votées par les assemblées des pays de la CEE sont la mise en pratique de directives européennes ou concernent des adaptations à des changements transnationaux : réchauffement climatique, risque nucléaire, terrorisme international;
- la culture ? Les programmes TV massivement regardés proviennent des studios US et imprègnent les esprits de l’american way of life ; elle est pratiquée au quotidien dans des milliers de Macdos, avec une attention particulière pour les jeunes enfants soumis à un véritable apprentissage. Les produits ethniques inondent les magasins des zones urbaines excentrées. Les us et coutumes US et maintenant asiatiques hybrident les modes de vie traditionnels : world-music, world-cuisine, etc… s’imposent en tous lieux.
- L’imaginaire social ? Il n’a jamais été autant partagé sur la planète ; les stars planétaires sont présentes dans tous les esprits dont elles orientent les idéaux personnels et les désirs profonds. Un corpus étendu de symboles partagés est devenu le système de référence de fait dans lequel se projettent les rêves des trajectoires individuelles.
Finalement chaque individu vit sur un grand nombre de territoires symboliques enchâssés dont il assemble plus ou moins activement les cultures au fil des jours à partir de la sienne propre laquelle subsiste cependant comme une sorte de noyau originel d’identification auquel on peut toujours se raccrocher. L’image de l’oignon permet d’illustrer cet état, un oignon saisi dans sa croissance continue, subissant les effets de la météo, ajoutant continûment une nouvelle couche autour des précédentes mais se nourrissant toujours des substrats d’un sol immuable.
La new-catalanité est transnationale
Regardons la Catalunya. Elle est à la fois jointe et disjointe. Coupée en deux par une frontière entre deux états depuis 350 ans. Nord et Sud ont hérité respectivement de caractères essentiels des Etats Français et Espagnol. Cet héritage reste encore aujourd’hui générateur de différences fondamentales. Cependant Catalunya persiste dans les esprits et se réalise dans des institutions, des programmes, des rencontres, des commémorations et de plus en plus des luttes et des réalisations communes. Mais Catalunya Nord et Sud sont aussi des territoires de la communauté européenne et cette appartenance commune vient non seulement nier des différences mais a produit des effets qui auparavant auraient nécessité des actions qualifiées de révolutionnaires, la plus significative étant la création d’une monnaie commune. De plus, combien de lois résultant de la transcription des mêmes directives européennes reconstituent-elles une homogénéité territoriale mise en pièces par l’appartenance à deux systèmes étatiques distincts ? Et combien de réalisations, sur le modèle de l’hôpital transfrontalier de Puigcerda, vont-elles reconstituer rationnellement et pratiquement ( c’est-à-dire en instaurant des pratiques communes) de la continuité territoriale concrète ? Plus récemment, Catalunya Nord et Sud en tant que territoires riverains de la Méditerranée se retrouvent dans un projet de coopération spécifique d’Euroméditerranée dont le centre est installé à Barcelona…
Mais ce n’est pas tout ! Comme tous les territoires de la planète, Catalunya est plongée dans le grand bain homogénéisant de la « culture-monde » : partout les mêmes enseignes des mêmes grandes firmes multinationales, les mêmes références socioculturelles intériorisées au fil des séries TV américaines, les mêmes problèmes existentiels reliés aux mêmes causes : crises internationales, chômage, grandes peurs écologiques et terrorisme, mêmes questions liées à la perte des mêmes repères, etc…Il est loin le temps des vendangeurs « espagnols » arrivant à Perpignan avec leur valise en carton…
Eu égard à cette nouvelle donne qui a bouleversé les schèmes de pensée collectifs qu’en est-il de cette catalanité célébrée par Lluis LLach « de bon mati al portal » auprès de « l’avi Siset » ? Cette catalanité pas tellement partagée d’ailleurs entre un Sud qui a toujours eu la masse critique pour résister à son pouvoir central et un Nord trahi très tôt par une bourgeoisie vouée aux avantages de la rente offerte par le sien. Persévérer dans la réhabilitation patrimoniale à tous niveaux en imposant de surcroît le primat de la langue selon la formule « la langue est la nationalité » pour gagner le droit d’être acteur dans les transformations sociales mérite un réexamen en dehors de tout tabou. Pour cela il faut commencer par admettre que la catalanité c’est aujourd’hui déployée dans un univers étendu à la planète entière, qu’elle s’en est trouvée transformée par la force des choses et essayer d’en cerner les nouveaux contours. La première concession, paradoxale en apparence, consiste à admettre le caractère transnational des nationalités d’aujourd’hui.
La new-catalanité est cosmopolite
Le premier effet de la transnationalité généralisée, c’est la cosmopolitisation des cultures par hybridation. Parmi elles, celles qui imposent leurs standards sont bien entendu les plus fortes sur le plan économique, notamment dans les industries culturelles et en conséquence elles sont les plus prégnantes. Cependant ce serait une erreur symétrique de celle de la recherche nostalgique d’un paradis national perdu que de croire à une la culture-monde hégémonique s’imposant dans les esprits en faisant table rase de l’existant. En fait elle y est toujours plus ou moins recyclée. Les cultures les moins enracinées peuvent presque disparaître, les plus solides se réinventent au-jour le jour digérant continûment tous ces apports extérieurs ; certaines peuvent s’en nourrir pour se développer en se modernisant. C’est ce qui s’est produit me semble-t-il pour la culture catalane de Catalunya Sud avec une accélération considérable au moment des Jeux Olympiques lorsque Barcelona a pris la dimension d’une ville-monde. Certes Barcelona était depuis longtemps, en tant que port, une ville cosmopolite et a su préserver sa catalanité aux pires moments. Aujourd’hui elle est prise dans un réseau mondialisé d’institutions de toute nature. Les business scholl à dimension internationale y fleurissent (L’ESC de Toulouse par exemple s’y est délocalisée depuis 12 ans) ; l’anglais s’y impose pour qui veut faire des affaires et travailler à l’extérieur et le catalan pour qui veut trouver une place sur le marché intérieur. Les hispanophones, bien que très nombreux, sont contraints de s’adapter et sont en voie de bilinguisation. Quant aux francophones il sont contraints de s’adapter ou de rester en marge…Il en résulte que la catalanité doit aujourd’hui se penser dans cet espace linguistique et culturel hybridé et hybridant dans lequel on parle plusieurs langues dans la même journée avec des stratégies discursives distinctes en fonction des cultures. De ce fait les habitants de Catalunya sont amenés à exprimer dans leurs pratiques une vision élargie multipolaire au plan économique et transnationale au plan culturel. Alors le renforcement de la langue catalane peut être pensé non comme une défense mais comme une réévaluation nécessaire d’ un noyau offensif qui projette constamment la catalanité dans l’hypermodernité. La « lei del catalan » en imposant l’apprentissage de la langue catalane ne s’oppose en aucune manière à l’ouverture à d’autres cultures portées par les néo-catalans présentes sur le territoire. , elle n’a pas non plus à les réduire à merci mais simplement à les incorporer dans son mouvement vers l’avant, en restant au poste de commandement. Sa puissance et sa force d’attraction sont les garants de la réussite d’une ouverture à la cosmopolitique.
Des racines et aussi des ailes La définition de l’identité catalane que le dirigeant nationaliste Jordi Pujol a formulée dans les années soixante « Est catalan celui qui habite et travaille en Catalogne » a eu un grand succès mais sa puissance intégratrice et homogénéisante bute encore et toujours sur le problème de l’a priori linguistique. Loin de moi l’idée de nier son importance et sa nécessité dans l’histoire récente. Cependant sa mise en pratique, surtout en Catalogne Nord manque singulièrement aujouurd’hui des aménagements qui permettraient aux catalans non-catalonophones d’accéder au droit à la parole sur leur devenir de catalans reconnus et cela en utilisant les seules langues dans lesquelles ils peuvent s’exprimer valablement. Ce serait non seulement une justice qui leur serait rendue mais aussi un pas concret serait fait vers cette culture-monde constitutive de la new-catalanité émergente. Finalement poser le primat de la langue pour accéder à une catalanité de plein exercice c’est objectivement une fermeture. En regard de la définition de Jordi Pujol elle crée objectivement une catalanité de second ordre, une sous-catalanité pourrait-on dire et faute d’accepter la cosmopolisation du monde de façon critique en l’assumant et en la maîtrisant on risque de devoir la subir sous contrainte. En fait il y a deux chapitres : l’un qui chante en catalan et qui occupant le devant de la scène se pose en berger de la communauté et en interlocuteur obligé en langue catalane pour toute entité extérieure et l’autre inaudible, culpabilisé de ne pas faire les efforts nécessaires. N’y a-t-il pas là une frilosité qui dément l’esprit de conquête et l’assurance généralement reconnue aux catalans dans l’Histoire, une façon de refuser un partage non linguistique de l’extraterritorialité ?
En Catalunya Nord la crispation sur les racines n’a-t-elle pas pour plus clair résultat de rogner les ailes et par là de maintenir en déshérence une communauté de destins qui pourrait se retrouver dans cette new catalanité qui émerge si fortement au Sud ? L’heure n’est-elle pas venue de dépasser, spécialement en Catalunya Nord, un nationalisme linguistique strict pour aller vers un cosmopolitisme sociolinguistique et culturel ?