"Laisse les choses s’effondrer — cesse de t’épuiser à vouloir tout maintenir debout.
Tout n’est pas fait pour durer, et forcer ce qui se brise déjà ne fera que t’épuiser davantage.
Parfois, le plus sage, c’est simplement de lâcher prise."
Meryl Streep
Il y a des villes qui semblent figées dans un éternuement historique. Perpignan, en cette fin d’année 2025, en fait partie. Le dernier sondage IFOP crédite Louis Aliot de 44 % des intentions de vote au premier tour des municipales de 2026 – un score qui le place très au-dessus de ses poursuivants, tous partis confondus. Quinze ans après sa première tentative, cinq ans après sa victoire de 2020, le maire sortant semble pouvoir se succéder à lui-même sans même avoir besoin de campagne. Et pourtant, cette avance écrasante sonne comme un glas plutôt que comme une fanfare.C’est là qu’intervient, par analogie un peu forcée mais éclairante, le spectre de Marc Bloch et de L’Étrange Défaite.
Attention : Louis Aliot est évidemment très loin d’être l’armée allemande de 1940. Il n’a envahi personne, n’a fait tirer sur aucune foule, n’a pas besoin de panzers pour gouverner.
Non, la ressemblance n’est pas dans la brutalité du vainqueur, mais dans l’absence de combat du vaincu.À Perpignan, il n’y a pas eu de bataille rangée, pas de résistance farouche, pas même de vrai siège. Les habitants ne se sont pas « rendus » à Louis Aliot parce qu’il était irrésistible ; ils se seraient probablement rendus à n’importe quelle force – de gauche, du centre, écologiste, apolitique ou martienne – qui aurait simplement eu le courage et l’énergie de prendre l’initiative, de proposer un projet clair, de fédérer, de bouger.
Il y a défaite lorsqu’il y a eu combat, quand on a tout tenté et que l’adversaire l’emporte quand même.
Ici, il n’y a même pas eu ça. Il y a seulement lassitude. Une lassitude immense, ancienne, qui traverse tous les camps et qui finit par dire : « Après tout, pourquoi se fatiguer ? À gauche, on préfère la pureté de la dispersion à l’impureté d’une union. Au centre et à droite républicaine, on attend le sauveur qui ne vient pas. Les associations, les collectifs citoyens, les jeunes, les moins jeunes : tout le monde râle, mais personne ne veut vraiment prendre la tête du cortège. Alors on laisse filer.
On laisse Aliot gérer la ville « pas si mal que ça », augmenter les impôts sans trop de scandale, faire briller le Castillet à Noël, et l’on se dit que, bon, « au moins, il est là ».
Et pendant ce temps, la ville vit. Les terrasses sont pleines dès que le soleil sort. Les touristes reviennent, les loyers montent, on boit du byrrh en refaisant le match USAP–Stade Toulousain. Perpignan est une fête, une fête un peu fatiguée, un peu résignée, mais une fête quand même que rien ne semble pouvoir interrompre, pas même l’idée qu’on est en train, sans bruit et sans larmes, de perdre quelque chose.
C’est cela, l’étrange défaite perpignanaise : elle n’est pas héroïque, elle n’est pas tragique.
Elle est molle, tiède, presque confortable. On ne s’est pas battu, donc on n’a pas vraiment perdu ; on a juste laissé gagner celui qui s’est présenté. Peu importe le vainqueur, d’ailleurs : la lassitude aurait couronné n’importe qui.Et le pire, c’est que presque personne ne semble s’en émouvoir.
Comme si, au fond, il était devenu normal qu’une grande ville française se donne sans résistance, presque gaiement, à qui veut bien la prendre. Perpignan est une fête. Mais c’est déjà, surtout, une étrange défaite sans coup férir.
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