
C'était il y a trente ans. J’étais déjà grand, maigre et vaguement tête creuse. Je voulais rembourrer quelque peu ma carcasse longiligne et m’étais mis en tête de soulever de la fonte. Un peu de biscotte sur mes os. Au Mas Guerido, y’avait ce complexe qui venait d’ouvrir : terrains de squash au rez-de-chaussée et salle de muscu à l’étage. Le matos était assez rudimentaire, la muscu n’était pas encore cette mode de kéké prêt à se selfier les pecs à la moindre occase. Je me souviens d’une ambiance assez prolo d’ailleurs :des vieux, des sportifs, des mal dans leur peau comme ma pomme. Et toi, Gégé. Toi le prof de muscu chargé de m’expliquer les rudiments du développé couché et des squats. A l’époque tu m’avais déjà confié ton goût pour la littérature. Moi c’était le dessin. D’ailleurs je t’avais pondu quelques planches de bédé que tu avais scénarisées. Je me souviens assez peu du résultat mais j’étais relativement fier de ce compagnonnage avec un adulte chevronné.
J’ai arrêté la muscu. On s’est perdus du vue. De temps en temps je voyais ta trombine dans la presse,rapports aux bouquins que tu publiais. On se croisait une fois par décennie dans une rue perpignanaise. Ça va ? Ça va. Faut que je t’avoue un truc Gégé : j’ai jamais lu une traître ligne de ta production. Non pas que je boude le « terroir » comme tu dis mais disons que le goût ne m’est pas venu. D’autres priorités.
L’été dernier, quand j’ai vu ton bouquin Adrien le gilet jaune, j’ai failli me jeter à l’eau et puis quelque chose m’a empêché. Je trouvais ton timing éditorial un peu trop serré pour être honnête. Dégainer une prose sur les fluos huit mois après le début de la fronde, ça me semblait un peu business plan pour écrivain en manque de reconnaissance. Mais peut-être me suis-je trompé, peut-être as-tu réussi à vraiment choper la sève de ce soulèvement populaire ?
Vu la suite des événements, j’ai un sérieux doute.
La suite c’est L’Indép de la Saint-Valentin où Louis Aliot se pavane avec 13 « prises de guerre locale ».
Parmi elles : toi Gégé. Toi complètement à droite de la photo de famille. Toi pas vraiment à l’aise avec tes pognes au fond des fouilles d’un large futal, toi qui détonnes au milieu de ces bien sapés avec ta tignasse de beatnik, tes bacchantes de gaulois (réfractaire ?), ton large cuir et ta banane plantée au sommet de ta cuisse comme une trousse de premier secours. Toi qui confirmes jusqu’à la caricature ce foireux tropisme
lepenien unissant extrême-droite et plouquerie hexagonale. Sur le site d’Amazon, tu lâches cette confidence : « Mon travail m'a toujours poussé à parler des groupes humains dans la tourmente. Les Cathares, les réfugiés espagnols, les vignerons de 1907, les habitants de Fukushima, les gueules cassées,les Gilets Jaunes, les Bourdigueros (habitants d'un village maritime détruit par l'État en 1979), sont autant de sujets qui nourrissent mon imaginaire. » T’as peut-être une certaine culture historique Gégé
mais niveau politique, à mon avis, y’a comme des trous dans ton cortex. Osez citer les réfugiés espagnolset venir gaillardement sucer la roue à l’ex de la Marine 80 piges après la retirada, dans le genre tête à queue, tu fais fort. Si l’époque est à la confusion alors tu es bien dans le tempo.
Moi aussi je suis devenu écrivain Gégé. C’est tout récent. Tu as peut être entendu parler de mon bouquin
Panchot du nom de ce FTP torturé et flingué par les nazis en août 44. Si c’est le cas, tu saurais que les « terroirs » n’ont pas toujours été acquis aux plaies réactionnaires. Y’en a eu des rouges, y’en a même eu des révolutionnaires. Dans les années 20, on appelait Rivesaltes « la forteresse rouge » par exemple. La lutte des classes n’a pas été qu’un truc d’usines, Gégé. Dans les champs et les vignobles aussi les possédants en ont pris plein la tronche. Le Midi rouge de 1907, bordel, si tu as écrit dessus, tu dois bien
savoir de quelle trempe était ces vignerons. Pas des culs-bénits ou des nostalgiques de Badinguet.
La question sociale, tu sais cette vieille marotte ressurgie récemment des tréfonds du XIXe siècle grâceaux Gilets jaunes, est de retour. Partage des richesses, une vie digne pour tout le monde, fin de l’exploitation capitaliste. Des mots d’ordre qui ont plus de gueule que les obsessions perpignanaises pour la sécurité et la propreté.
Sur ces considérations, je te laisse mon vieux Gégé. Et bonne campagne surtout.
Bio de Gégé:https://www.babelio.com/auteur/Gerard-Raynal/49315