Nous allons envahir l’Angleterre, me dit-il.
Ce n’est pas si souvent, vous savez, depuis Guillaume le Conquérant, ce Normand au beurre frais, natif de Falaise, nous n’avons guère fait d’incursions chez eux, ils doivent nous languir, d’ailleurs on leur manque tellement qu’ils ont piétiné nos plates-bandes plus souvent qu’on ne l’eut désiré.
Qu’en pensez-vous ?
Je n’en pensais rien. Envahir l’Angleterre n’était pas mon souci primordial et je voyais mal pourquoi les Anglais seraient aussi langoureusement attachés aux Français. On est plutôt antipathiques, non ? En outre il y avait suffisamment de vent chez moi et de confiture d’abricots pour aller m’enfouir dans le brouillard londonien et me remplir de marmelade de bigaradiers.
J’ai mon plan, continua-t-il.
Bon, il avait l’air d’y tenir.
Remontant la Tamise, nous passerons les Downs, arrivant à Londres nous dévasterons la ville, brûlerons Westminster, nous violerons un maximum d’Anglaises, les rousses notamment, et aussi la famille royale, à commencer par le prince de Galles, nous clouerons le Prime minister sur la porte du 10, Downing street et ferons défiler, devant nous, une corde autour du cou, les financiers de la City, nous récupérerons l’argent que Mme Thatcher a volé à l’Europe, nous précipiterons Nelson du haut de sa colonne et démolirons pierre à pierre Waterloo station, nous planterons des choux et des haricots tarbais dans Hyde Park et nous y ferons paître des brebis des Corbières. Sus ! Montjoie, St. Denis !
Je me demandai quelle folie le prenait.
Remontant au Nord, nous séparerons l’Ecosse de ce foutu pays et pillerons Islay.
Bon Dieu, ça y est, j’avais compris : le scotch !
Bowmore, Lagavulin n’ont qu’à bien se tenir. N’oublions pas d’apporter nos haches, la mer sera ambrée et saoule des fûts que nous éventrerons et, longtemps après notre passage, ses rivages porteront les traces du sacrifice.
En attendant, j’aurais besoin de quelques glaçons de plus et d’une dose supplémentaire, me dit-il en tendant son verre.
Mon Lagavulin, 16 ans d’âge, vivait ses dernières minutes, je n’aurais jamais dû lui en proposer.
Je vais être responsable d’une hécatombe franco-anglaise, me dis-je, et de la dévastation de Hébrides intérieures, j’aurais mieux fait de lui servir un thé avec un friselis de lait.
Voir aussi:
Le tout meilleur d'Henri Lhéritier
http://l.archipel.contre-attaque.over-blog.fr/tag/henri%20lheritier/