Il y a une paire de mois, je me suis fait alpaguer dans la rue par un journaliste de France Bleu Roussillon. J’étais décidé à l’envoyer paître lorsqu’il m’annonça la couleur : « Pensez-vous que le Front National est un parti comme les autres ? » Ah merde, le con. Chauffé à blanc bien malgré moi, je décidai de jouer le jeu de l’interview sur ce morceau de trottoir. Micro aux babines, je récitai mon bréviaire antifa oubliant de dire au journaleux que le fait même de poser cette question sur la « normalisation » du FN participait à la dite normalisation du parti. Oubliant surtout d’appuyer sur l’essentiel : « De quelle normalité le Front National devrait-il se rapprocher ? » De la fixette sécuritaire et ultralibérale adoptée par l’ensemble de l’arc social-libéral ? Du ministère de l’Immigration pondu sous Sarkozy ? Des militaires qu’était prête à déployer la socialiste Royal pour pacifier les quartiers Nord de Marseille ? Quel apanage encore pour le FN quand les « progressistes » du XXIème siècle camouflent derrière le velours confortable de leur universelle laïcité la haine de cet indigène en nos murs, tantôt barbu, tantôt voilé, mais toujours considéré comme un cul-terreux imperméable aux valeurs des « Lumières ».
Louis Aliot : 34,20 % ; Jean-Marc Pujol : 30,57 % ; Jacques Cresta : 11,92 %. « Perpignan sous le choc du FN » titre l’Indépendant du 24 mars 2014. Ah bon ? Perpignan « la fraternelle » se réveillerait donc groggy après que le boyfriend de la Le Pen écrase ses concurrents à la faveur du premier tour des municipales. Comme si la ville n’avait pas déjà signé son allégeance extrême-droitière depuis un bail. En 86 déjà, le département portait à la députation un certain Pierre Sergent, ancien cadre de l’OAS. Le type n’aurait pas été emporté par le crabe par la suite, beaucoup pensent qu’il aurait eu ses chances comme premier magistrat de la ville. Supputations. Quoiqu’il en soit, l’affection perpignanaise pour les tenants de l’Algérie française ne fait aucun doute, en témoigne cette stèle qui lui est dédiée au Haut-Vernet. Mieux : en 2012, la ville inaugurait un flamboyant Centre de documentation des Français d’Algérie où l’on apprend aux badauds férus d’histoire que « coloniser c’est mettre en valeur ». A l’aise le Aliot. Comme à la maison.
Et puis quoi, faudrait pas non plus oublier l’essentiel : ce racisme complètement décomplexé et très en vogue chez le peuple catalan vis-à-vis de la population gitane. Accusés de tous les maux, de tous les trafics, les « Cargol », comme on dit en se tapant le bide après une bonne blague, font partie d’un lumpen sur lequel on peut déchaîner blague raciste sur blague raciste. L’ironie étant toujours garce, ce même Indépendant libellait ainsi sa une début décembre 2013 : « Gitans de Perpignan, la tentation du Front National ». Sublime tête-à-queue. Combien de ventes ce jour-là ? On en oublierait presque ces fameuses émeutes de 2005 qui virent s’affronter, pour le dire de manière caricaturale et forcément télégénique, les communautés maghrébines et gitanes de Perpignan. Perpignan la fraternelle était alors en état de siège : un millier de flics quadrillaient la ville. Aliot le toulousain allait paisiblement sur ses trente-six ans, était-il déjà confiant dans sa destinée ?
Perpignan sous le choc donc. Perpignan dans de beaux draps. Que sait-on de cette ville de 120 000 habitants ? Qu’elle est tenue en laisse par d’obscures familles rentières, qu’elle est le jeu de loges maçonniques dont on sait l’influence et le goût du réseau. Que bétonneurs et promoteurs s’y ébrouent gaiement coulant sous des dalles de goudron toujours plus étendues des terres arables que plus personne ne peut cultiver. Que le Roussillon se mue peu à peu en un immense parking désolé où les seules attractions promises à des classes de moins en moins moyennes seront d’aller s’éblouir les mirettes dans les galeries marchandes de ces grandes surfaces qui n’en finissent plus de croître.
Perpignan ville de chômage, de shit, de trabendo, de CMU, d’immeuble effondré à Saint-Jacques, de vidéo-surveillance, de punk à chien, de quartier ségrégué, de clodos harcelés par une flicaille permanente, de rafles de sans-papiers aux abords de la gare, de touristes qui cherchent, derrière l’enseigne obscène du Quick, à choper un bout de ce Canigou enneigé parce que ça fait bien sur la photo.
Perpignan, dixième ville la plus pauvre de France ; centre d’un monde qui n’en finit pas de s’effondrer sur ses populations les plus exploitées, les plus marginalisées. Combien de zéros sur ton compte en banque Aliot ?
34,20 % donc. On nous ferait presque croire que les loups sont entrés dans la cité catalane alors que la tanière a toujours été là, prête à libérer les haines, à appeler au grand nettoyage.
Le samedi précédant ce premier tour calamiteux, quelques naïfs défilaient au centre-ville pour exprimer leur dégoût de cette moisissure xénophobe qui gangrène l’Europe. L’espace de quelques heures, la rue, confisquée en tant normal par le commerce, était redevenue politique. C’était pas grand-chose, personne n’attendait rien d’autre de ce moment-là que de pouvoir se compter, se retrouver autour de quelques fondamentaux sans lesquels aucune vie ensemble ne serait possible. La farce électorale était déjà présente dans les têtes de celles et ceux qui allaient mettre leur petit papier dans l’urne ; pour les autres, la politique se jouait là, dans cet espace, fragile, stérile mais réapproprié. Il y avait l’accordéon, il y avait des basanés, il y avait quelques gueulantes bien senties. Il y avait les besogneux du shopping qui nous regardaient passer comme des extra-terrestres ; les mêmes qui iraient voter le lendemain parce que les racailles au centre-ville ça suffit, parce que les impôts un peu ça va mais trop faut pas déconner, parce que les parcmètres c’est du racket et les fonctionnaires tous des feignasses, parce que la peine de mort, quand même, c’est peut-être ringard mais ça avait un côté dissuasif qu’était pas négligeable.
Le sociologue Alain Accardo a écrit ceci dans son petit bouquin intitulé « De notre servitude involontaire ». Lisez, ça se déguste comme une vieille gnôle des familles.
« C’est ainsi que depuis des lustres nous apportons, au moins au second tour (et à contrecœur, pour nombre d’entre nous), nos voix aux candidats de partis qui se prétendent « de gauche », qui se réclament même du socialisme mais qui, une fois élus, font — et avec quel zèle ! — la politique dont le capitalisme a besoin pour se soumettre la planète. Nous savons qu’en votant pour eux nous annulons en somme toutes les critiques que nous avons pu leur adresser précédemment, à eux-mêmes ou à leurs prédécesseurs. Notre suffrage revient à leur accorder une absolution plénière pour leurs impostures. C’est aussi de notre part une marque d’incohérence, dont nous croyons pouvoir nous justifier en ressassant le vieil argument : « Ça vaut tout de même mieux que de voter pour un candidat de droite », en oubliant comme par enchantement que le principal reproche que nous leur avons fait, tout le temps qu’ils ont été « aux affaires », c’était précisément de ne pas mettre en œuvre une politique vraiment de gauche mais une politique de droite, dont la substance proprement réactionnaire se déguisait sous une phraséologie de gauche moderne et progressiste. Quel magnifique témoignage de pensée magique nous donnons en transfigurant, par la grâce du rite électoral, un candidat social-libéral, auxiliaire avéré des puissants, en social-démocrate, défenseur supposé des petits ! »
On rajoutera que la gauche gouvernementale ne s’y est jamais aussi bien entendue pour faire mousser le parti à la flamme tricolore. Jospin en son temps, juteux renégat et fatigué des « excuses sociologiques », provoqua le 21 avril 2002 en faisant le pitre sur le boulevard sécuritaire ; Hollande plus de dix ans après, celui-là même qui avait déclaré « la finance » ennemie numéro un, provoqua le même type de séisme en remplaçant la gestion capitaliste de droite de son prédécesseur par une gestion capitaliste de gauche. Autant dire la même.
Et l’on feint de s’étonner d’un taux d’abstention aussi effarant. Comme si la lucidité politique ne se jouait pas aussi dans quelque angle-mort inatteignable par l’industrie du sondage. Pour le reste, faudra qu’on nous explique ce qu’il y a de politique dans cette foire grotesque prévue par nos calendriers démocratiques. Chacun son rôle, chacun son nombril dilaté. Chacun sa posture et son menton retroussé. Un dernier SMS Aliot ?