Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L'archipel Contre-Attaque

  • : L'archipel contre-attaque !
  • : Depuis les émeutes de mai 2005, la situation de Perpignan et son agglomération(que certains appellent l'archipel) n'a fait que glisser de plus en plus vers les abysses: l'archipel contre attaque en fait la chronique!
  • Contact

Profil

  • L'archipel contre-attaque !
  • Depuis les émeutes de mai 2005, la situation de Perpignan et son agglomération(que certains appellent l'archipel) n'a fait que glisser de plus en plus vers les abysses: l'archipel contre attaque en fait la chronique!
  • Depuis les émeutes de mai 2005, la situation de Perpignan et son agglomération(que certains appellent l'archipel) n'a fait que glisser de plus en plus vers les abysses: l'archipel contre attaque en fait la chronique!

Recherche

18 juin 2019 2 18 /06 /juin /2019 23:05
 

Le 17 Janvier 1770, Le Tempêtueux, dont j’étais le fier capitaine, fit naufrage.  Mes hommes qui, ce jour-là, comme à leur habitude prenaient leur thé chaussés de ballerines nacrées, perchés sur une corde à linge, se disputèrent violemment : les premiers soutenaient qu’il fallait retirer le linge de la corde avant de prendre le thé, les seconds leur opposaient qu’il était absurde de prendre le thé sur une corde à linge dépouillée et que si c’était comme ça, ils aimaient autant ne pas en boire du tout, tiens, de thé, et ce serait bien fait pour eux, voilà.

Quant aux plus raisonnables, ils sortirent en claquant la porte : prendre le thé sur une corde avec ou sans linge, au fond, pourquoi pas. A condition qu’on ose s’en prendre au véritable problème qui était, selon eux, que le linge fût mouillé ; simple question de bon sens et d’ailleurs ils avaient les chiffres, ils pouvaient le prouver. Cela dit, ils firent rapidement scission car un peu plus de la moitié d’entre eux considéraient que non Môssieur, ce n’est pas seulement une question de bon sens, c’est avant tout une question d’honneur. Les dissidents se placèrent donc à droite du pont, ou à gauche à moins que ce ne fût à droite je ne sais plus (vous savez, dans la Marine, ça ne fait pas grande différence) et tournèrent le dos à leurs détracteurs avec une violence inouïe qui leur fut bientôt reprochée. Le ton monta, les clans se subdivisèrent encore, les partisans du linge à-peine-humide crièrent à l’oppression des minorités, car ils n’étaient qu’un seul, qui fut passé à tabac tout entier, histoire de lui apprendre à marcher avec des talons aiguilles dans la jungle. Les partisans des talons aiguilles se récrièrent à leur tour, c’était eux qui avaient eu l’idée en premier, c’était donc eux qui étaient légitimement la minorité oppressée et ils exigèrent, tapant rageusement de leur pied talonné, qu’on les passe à tabac sans plus tarder. Ce que l’on fit avec un certain entrain. Edentés mais contents, ils pointèrent alors d’un doigt accusateur les véritables responsables de tout ce gâchis, à savoir les partisans de la corde à linge dépouillée, par qui tout avait commencé, eux dont on avait suivi jusqu’à présent les règles sans sourciller ni même penser aux enfants et qui s’en préoccuperait donc enfin ?

Ces derniers s’indignèrent, on voyait bien que les partisans des chaussures à talon étaient devenus le hochet consentant des fascistes,

argument téméraire car le fascisme n’existait pas encore au XVIIIème siècle ou du moins il ne s’appelait pas encore comme ça. Mais il fit mouche : on se rendit compte que ce dernier clan, inventé pour l’occasion, préférait les bottines aux ballerines nacrées, ce qui était d’un impardonnable mauvais goût, surtout en Ardèche. Je ne le mentionne que par souci d’exactitude car, je tiens à le préciser, je n’ai rien contre les Auvergnats, la preuve, j’ai un ami Arabe et j’aime beaucoup le mois de Janvier. La fureur et le bruit des bottines et des ballerines se déchaîna si bien que je perdis les trois quarts de mon équipage dans l’affrontement, dont Jack ; ou John à moins que ce ne fût Jack, je ne suis plus très sûr, en tout cas il était Anglais ou Piémontais mais vous savez, dans la Marine, c’est à peu près la même chose.

Bref, nous le perdîmes lui aussi ce qui fut fâcheux car il savait piloter un navire et il était bien le seul. Pour ma part, je ne supporte pas les bateaux, je leur préfère les géraniums. C’est mon droit, je n’ai pas peur de le dire.

Or sans personne aux commandes, que croyez-vous qu’il arrivât ? Le bateau s’échoua.  

Tous périrent sauf trois et moi, ce qui fait déjà un de trop mais donne bien quatre. Rien d’étonnant à cela puisque le destin aime les partouzes et les chiffres pairs, sauf pour Jésus Christ. C’est un fait, je n’y peux rien. Pour ceux qui en douteraient, je m’empresse d’ajouter que je n’ai rien contre les crucifiés, la preuve j’aime aussi beaucoup le mois de février et j’ai fait installer une Pergola dans mon jardin, chez moi à Saint-Martin-en-laie, petite bourgade riante située au confluent de la Sarthe et du Tech, à 504, 2 kilomètres au Nord-Est de la France, à moins que ce ne soit au Sud-Ouest. Ou au Nord-Ouest. Possiblement au Nord-Est ; disons plutôt au centre élargi du pays, par souci d’exactitude. De toute façon, ce grand con de Marcel n’a jamais su se repérer sur une carte, moi non plus du reste, mais moi au moins je ne fais pas le jeu du club de bridge de Fruneizerheim en soutenant l’épicerie des Gauchot, couple abject de commerçants hétérosexuels résidant au 25 rue de Mulhouse contrairement à Ernest, qui habite au 4.

Je n’avais pas touché du bout de ma planche de salut le seul îlot de terre qui s’offrît à nos yeux que je perdis deux autres de mes hommes.

Ils appartenaient au même clan, celui du thé-devant-être-pris-sur-une-corde-chargée-de-linge, mais s’étaient pourtant engagés dans la plus vive querelle, Lun reprochant à l'autre son manque d’entrain pour la cause tandis que Lautre se débattait pour maintenir sa tête hors de l’eau. Lun trouvait, à juste titre d’ailleurs, l’attitude de l'autre intolérable, car donner des coups dans l’eau quand on devrait mourir pour la cause, ce n’était pas ça la France, ni même l’Angleterre, il le dégoûtait, tiens, lui criait-il depuis la barque où il était assis. Lautre lui rétorqua d’une voix forte quoiqu’inaudible : « mais aide-moi sale cblblbl ». Cette inintelligible phrase, allez savoir pourquoi, eût le don de mettre Lun dans un indescriptible état de rage. Ni une, ni deux, Lun assena à Lautre un grand coup de rame qui l’obligea à prendre son parti une bonne fois pour toute : Lautre coula à pic. Quant à Lun, il rejoignit l’autre au fond, non qu’il eût été emporté par la force de son coup mais parce que là au moins, ils étaient sûrs d’être d’accord.

Revenant de ma stupeur, je constatai que nous étions deux, ce qui me rendit immédiatement courage puisque, je le rappelle, deux est un chiffre pair sauf Jésus Christ.

Hélas, je n’eus pas bien longtemps le loisir de me féliciter de la viabilité de ma théorie. Mon dernier compagnon s’étrangla lui-même avec ce qui lui restait de corde à linge, râlant qu’il était un traitre car il avait perdu l’une de ses ballerines nacrées en tentant d’échapper à la noyade et jamais il ne se le pardonnerait et il ne méritait pas de vivre, ce qui se conçoit tout-à-fait mais en même temps est discutable d’un point de vue éthique au niveau du vécu et de la conjoncture actuelle qui décidément n’épargnera personne cette année, à plus forte raison le jour d’aujourd’hui et peut-être même pas celui d’hier, c’est dire. Quant au jour d’avant-hier, nous finirons bien le revoir, après-demain si ça se trouve (attention je n’ai rien contre les veilles et les lendemains, la preuve, je collectionne les autocollants).  

Je me trouvais donc seul pour aborder cet îlot inexploré (comme quoi, il n’est pas prouvé que le destin ait une préférence pour les sauteries paritaires avec ou sans Jésus Christ) et, sous le regard médusé des 81 ou 53 personnes environ qui se tenaient sur la berge, je plantai un drapeau français dans le sol et sans doute aussi dans l’orteil d’une dame qui cria très fort, même pour une autochtone (qu’on ne se méprenne pas, je n’ai rien contre les autochtones, moi-même il m’arrive de conduire seul).

Dans le brouhaha ambiant, j’eus tout d’abord le plus grand mal à distinguer les sons mais je ne tardais pas à remarquer qu’il s’agissait sans doute d’un système linguistique bisyllabique, à en juger par la fréquence d’émanation du son « a » doublé. « Aha ! » s’exclamaient-ils les uns après les autres, se pointant mutuellement du doigt, sans qu’on eût pu dire s’ils étaient satisfaits ou en colère. L’un d’eux s’avança vers moi, une chaîne autour du cou qui tenait on ne sait trop comment car elle avait été sciée. Je fus très surpris de voir que, bien qu’il ponctuât son discours de « Aha ! » distribués à l’adresse de ses semblables, il parlait parfaitement ma langue. J’appris ainsi que je me trouvais quelque par entre l’océan Pacifique et l’océan Atlantique, plus exactement dans l’océan Indien d’après lui mais savez pour nous autres marins, c’est à peu près la même chose.

Partager cet article
Repost0