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L'archipel Contre-Attaque

  • : L'archipel contre-attaque !
  • : Depuis les émeutes de mai 2005, la situation de Perpignan et son agglomération(que certains appellent l'archipel) n'a fait que glisser de plus en plus vers les abysses: l'archipel contre attaque en fait la chronique!
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24 juin 2012 7 24 /06 /juin /2012 21:51

Mardi 26 juin à 18 heure à la librairie Torcatis à Perpignan, Le site l'archipel contre attaque organise un débat: La Grèce, les grecs et ce qu'on leur laisse! Les médias, nous donnent de la Grèce et des grecs, une vision de "voleurs de poules" qui méritent bien leur sort, mais banquiers et Etats étaient-ils si aveugles, faisait-ils semblant de ne pas voir et de ne pas savoir ce qu'il se pratiquait là-bas. L'Allemagne, un des pays les plus vindicatif n'a jamais honoré sa dette de guerre de 81 milliards d'euro. Qui sont ses grecs, comment vivent-il réellement la crise? Alexandra Delcamp perpignanaise qui fait sa thèse les Rébétes à la Sorbonne sous la direction de Michel Maffésoli , et vie la moitié de son temps à Athènes dépoussière les clichés qui sont autant d’arbres qui cache la forêt de la réalité grecque, avec rigueur et avec humour. N'oublions pas, les prochains grecs , c'est nous. Le débat sera animé par le journaliste Nicolas Caudeville

1/ Un difficile exercice de présentation

Nicolas Caudeville me demande, en guise de présentation, de répondre à la question « Pourquoi la Grèce ? », ce qui pour moi est aussi complexe à traiter que la question « Qui es-tu ? ».

Par où commencer ? Des cours de grec ancien au lycée Lurçat, l’amour d’une langue si riche qu’elle oblige à philosopher, la découverte de Nietzsche en Terminale, Dionysos et Apollon, Aristote, Héraclite, l’harmonie des contraires, le premier voyage en Grèce. .. Oui, tout a sans doute véritablement commencé là. Mon professeur de grec ancien avait organisé un voyage à la rencontre de ces lieux mythiques qui peuplaient nos livres de version. M’attendais-je à croiser Platon au détour d’une rue ? Pas vraiment, mais je dois confesser que je croyais les vieilles pierres capables de ressusciter poétiquement ces grands esprits qui appartenaient à un temps définitivement révolu, et que j’avais profondément admirés, peut-être même aimés, depuis mon banc de lycéenne.

2/ Un premier voyage en Grèce déterminant

 

Nous avons atterri à l’aéroport Elefterios Venizelos le 15 février 2003. L’hiver était particulièrement froid cette année-là. Il a peut-être même neigé. Ce dont je me souviens avec certitude, c’est que dès la sortie de l’avion, je fus saisie par la lumière, comme si le monde m’était révélé pour la première fois. On eût dit qu’une main virtuose avait appuyé les contrastes à l’aide d’un fusain invisible, de telle façon que tout semblait exister d’avantage que partout ailleurs. Myopie miraculeusement guérie…

Aucune lumière au monde ne ressemble à celle de l’Attique. Si certains de mes camarades furent pourtant déçus de ce déploiement d’immeubles blancs qui semblaient commencer l’assaut des collines qui entourent Athènes, je sus, pour ma part, à la première image que me renvoya la ville, ronde fellinienne du vrombissement de la modernité autour des ruines antiques, que la Grèce dépasserait de loin toutes mes espérances de fantômes. Je suivais le groupe, mais dans nos déambulations athéniennes, mon regard s’accrochait surtout aux terrasses des cafés, où des hommes seuls buvaient du matin jusqu’au soir un même café grec, leurs doigts jouant mécaniquement avec le komboloï ambré, allumant parfois une cigarette. Ils ne faisaient rien et ne semblaient pas s’ennuyer. Je suis toujours incapable d’expliquer pourquoi, mais ils me donnèrent l’impression de vivre au paroxysme de la liberté, peut-être simplement parce qu’ils avaient le temps ; j’avais tout au moins la conviction qu’ils détenaient quelque chose qui m’échapperait à jamais si je ne trouvais pas le moyen de voir, ne serait-ce qu’une fois, le monde avec leurs yeux.

3/ Une salutaire escapade interdite

Une nuit, donc, je m’échappai de l’hôtel Filoxenia, descendit la sordide rue Acharnon, à la recherche de cette Grèce proscrite des guides touristiques. Une lumière allumée, une mélodie à peine audible. Je pousse la porte. Il semble que tous ces hommes que j’ai croisés entre les visites se sont réunis là. C’est à peine s’ils ont remarqué ma présence. Longue plainte orientale du bouzouki. L’instrument s’arrête, la voix du musicien prend la suite. Tel le muezzin d’un Orient inconnu des cartes de géographie, il chantait comme il aurait prié, modulant sa voix au rythme de sa plainte…ou de sa gratitude. Oui, il y avait là quelque chose de religieux, au sens profond et étymologique du terme, quelque chose qui vous prend aux tripes et vous plonge, en même temps que dans la mélancolie la plus noire, dans une passion de vivre dévorante, un émerveillement sans borne pour la beauté du monde et une gratitude toujours grandissante envers la vie. Je ne comprenais pas les paroles mais je me sentais faire corps et âme avec le chant : Tantôt je n’étais rien, tantôt j’étais tout. Le monde et moi nous nous possédions tour à tour. Et puis la voix s’est arrêtée, les musiciens ont repris tous ensemble. Un vieil homme s’est levé et à commencer à danser, seul, lentement, sur lui-même, mouvements tour à tour vers le ciel et la terre, titubant volontairement avec les brisures de rythme. Il pleurait. C’était du Rébètiko.

4/ Un bouleversement identitaire

Il y a parfois des rencontres dont le bouleversement qu’elles provoquent dépasse celui qu’est capable de susciter l’amour. Soudain, vous prenez conscience que vous dormiez, alors que vous vous croyiez éveillé. Soudain le monde se ré-enchante. Soudain, il se réinvestit de cette magie que n’a connue que l’enfance, à l’heure de tout découvrir. Rappel du grand mystère, je me suis retrouvée brutalement remise à ma place, ma place d’humain. Je n’étais plus femme, je n’étais plus française, je n’avais pas non plus l’âge que j’avais. J’étais un humain, et ces hommes qui m’étaient pourtant en tout point étrangers, étaient devenus pour cette même raison mes frères, mes « frères humains » condamnés à mourir, comme moi, à la différence qu’eux ne semblaient pas s’en inquiéter, et mieux, il semblait que cette réalité tragique de la condition humaine renforçait encore leur nécessité de célébrer la vie, et leur art d’avoir le temps « pour eux ». Luxe de ne rien faire et de ne rien posséder. Temps de la pauvreté, temps grec qui conjure la mort en l’invitant à la table des vivants.

5/ A la poursuite des hommes seuls d’Athènes : Un voyage sans fin

Le retour en France a été difficile. J’essayais par tous les moyens d’entretenir vive la mémoire de ces hommes. J’avais 17 ans, j’entamai la rédaction d’un roman dans le seul but de les explorer de l’intérieur, n’ayant pour vérité que mon imagination. Je ne dépassai pourtant pas la première page : il était encore beaucoup trop tôt pour poursuivre. Mais parallèlement, je trouvai à cette même époque des sortes d’avatars de ces hommes grecs. Coïncidence que la question « Pourquoi la Grèce ? » me soit posée à Cassanyes, puisque c’est ici même que j’ai renoué, à distance, avec le « temps grec ».

6/ Une rencontre à Cassanyes : en route pour les chemins de la liberté

Peut-être ne les avez-vous jamais remarquées, mais il y a à Cassanyes de ces âmes errantes, de ces hommes seuls qui « passent le temps », au même endroit du matin jusqu’au soir, le même thé à la menthe tout refroidi entre les mains. Comme le regard de ces grecs qui m’avaient bouleversée, leur regard se perd parfois, comme eux, beaucoup ont un travail éreintant et trouvent pourtant le temps de ne rien faire. Je trouvai, comme manière de les approcher, un petit travail à Cassanyes l’été de mes 17 ans, dans le minuscule café d’Aziz (celui-là même qui devint tristement célèbre suite au meurtre qui s’y déroula et déclencha des affrontements entre communautés arabes et gitanes). J’y fis la connaissance d’un certain Omar, un « habitué », qu’on appelait Kennedy en raison de sa physionomie occidentale qui lui valait encore bien d’autres moqueries affectueuses de la part de ses compatriotes algériens. La vérité est qu’il ressemblait beaucoup au personnage que j’avais écrit.

Une chaude journée d’été, pourtant entourée d’une bande d’amis du lycée, je fus saisie d’une envie oppressante de le retrouver. Je partis donc, prétextant un rendez-vous que j’avais oublié avec un « ami » de Cassanyes. Je ne savais pas du tout vers quoi j’allais, je ne le connaissais qu’à peine. Mais j’avais la conviction (un peu folle, mais tenace) qu’il allait se passer quelque chose d’important.Je le retrouvai sans surprise à l’endroit où je savais que j’allais le trouver. Il faisait une de ces chaleurs lourdes qui attirent les mouches sur la viande, le miel et les hommes. « J’en peux plus de cette chaleur ! Viens, on va sur la côte. » Je le suivais sans poser de questions. Nous nous arrêtâmes à Canet. Il gara la voiture au port, m’installa dans un café qui y faisait face, me demanda de l’excuser, retira son tee-shirt, et là, comme il était, short et baskets aux pieds, courut sur la digue rocheuse et plongea sans hésitation dans les eaux mazoutées du port. Je l’ai, à cet instant précis, profondément aimé. Il avait chaud, il a plongé ; J’avais aussi chaud que lui et pourtant, jamais je n’aurais pensé à me rafraichir dans l’eau. J’avais pesté contre la chaleur, m’étais éventée avec un prospectus, mais à aucun moment, l’idée de sortir des « moyens autorisés,» ne m’avait effleurée. J’étais devenu incapable de donner des réponses simples aux sensations élémentaires éprouvées par mon corps. Je ne savais pas très bien si c’était pare que j’étais victime de ma culture française, codifiée à l’extrême et qui m’étouffait sans que j’en eusse conscience ou si c’était parce que, peut-être de par mon histoire personnelle ou peut-être même de par ma constitution psychique, j’avais tendance à me contraindre moi-même, sans que ma culture n’y fusse pour rien. Je pensais du moins qu’il y avait chez moi un manque de naturel qui allait de pair avec une inaptitude à la liberté dus, sans doute bien plus qu’à l’un ou l’autre des points évoqués plus hauts, non seulement à l’un et l’autre de ces points, mais surtout à cette relation étroite et complexe déjà étudiée par Edgar Morin, entre l’individu, la culture et la société, sans que l’un prime sur l’autre. Je voyais donc autant de raisons à mon incapacité à être « naturellement libre » dans mon histoire individuelle, que dans ma culture française et dans les codes que ma société m’astreignait à suivre. Omar, lui, avait chaud, il a tout simplement plongé, là où ça lui disait, sans se soucier des risques de maladies que comportent les eaux polluées, sans se soucier de l’interdiction de nager dans le port, sans se soucier de savoir si on l’embarquerait ou lui ferait payer une contravention pour cette même raison. Son instant lui appartenait ; il n’était qu’à lui et il ne lui importait pas d’en payer le prix…plus tard. Je comprenais dès lors que je ne vivais pas, j’attendais. J’attendais qu’on me donne l’autorisation, j’attendais des jours meilleurs, je subissais chaque minute, sous prétexte d’espoir, sous prétexte qu’il se pouvait que les suivantes soient meilleures. Je ne vivais pas ; j’attendais, comme un mourant qui, sachant sa mort proche, retiendrait sa respiration pour oublier qu’il va mourir. Omar lui, n’attendait pas, il prenait ; et cette leçon devait m’être confirmée plus tard et plus d’une fois par mes amis grecs. Franche épreuve de la liberté, rendue plus profonde encore par l’immédiateté d’un présent qu’on sait faire sien. Je ne vivais sa liberté que par procuration, mais peut-être à cause de cette manie que j’ai de devenir mes personnages, que je les écrive, les lise ou les rencontre, je me sentais lui, je me sentais libre, et mieux, je commençais à me sentir « grec ». Il m’a raccompagnée auprès de mes amis. Douze d’entre eux, cavaliers sans chevaux du jugement dernier, m’attendaient sur le balcon.

« _Mais tu étais où ?

_A Canet.

_ Tu es partie avec ce mec ?

_Oui.

_Mais tu ne le connais même pas !

_Non.

_Mais tu n’es pas un peu folle d’être montée dans sa bagnole ? Il doit avoir 40 piges ! Il aurait pu se passer n’importe quoi ! »

C’était vrai. Mais moi qui avais connu les grecs, je savais des choses que mes amis ignoraient. Quand on n’a plus peur de mourir, qu’on a accepté qu’on y passera de toute façon, alors on n’a plus peur de vivre. Et vivre, c’est côtoyer tous les risques, y compris et surtout le risque de mort. Cependant, contrairement à ce que l’on a tendance à croire dans les pays de grisaille, il arrive beaucoup moins de drames à ceux qui prennent tous les risques. J’ai par la suite suivi beaucoup de ces « types » qui souffraient beaucoup plus de solitude humaine que de marginalité, d’alcoolisme, de drogue ou de folie. Je les rencontrais dans ce qu’on appelle des « endroits sordides », passait des heures à écouter leurs paroles ou leur silence. Je suis toujours là pour le raconter, et des fois que certains se poseraient la question, ma « vertu » est restée intacte. Je les aimais. Peut-être parce qu’il était possible à leurs côtés de n’avoir ni identité, ni origine, ni but. Ils erraient sans autre but que vivre. Pas survivre, vivre. A aucun moment ils n’essayaient de vous expliquer ce qui était bien ou mal. Il semblait qu’ils en étaient déjà « par delà ». Ils ne vous disaient pas « je suis ceci, je ne suis pas cela ». Ils savaient trop que d’une année sur l’autre, d’un jour sur l’autre, et parfois même d’une heure sur l’autre, ils n’étaient déjà plus les mêmes. Quel besoin avaient-ils dès lors de vous présenter un personnage à la cohérence artificielle, qui n’était pas eux, et qui, dans l’éventualité même où vous l’eussiez aimé, jamais votre amour ne les eût concernés ? Je les aimais pour ma part, avec leurs incohérences, leurs côtés obscurs, leur multitude contradictoire d’eux-mêmes. Sans doute m’aimaient-ils de même puisque jamais ils ne me firent le moindre mal. « L’amour plus fort que la mort ». Que l’on essaye de lire l’adage comme pour la première fois. C’est cet amour surpuissant de la vie et de l’humanité, sans commune mesure avec le chrétien amour du prochain, qui est en toute situation, le meilleur épouvantail contre la mort. Eros et Thanatos, encore un concept grec, tiens…

8/ La rencontre avec le rébètiko

Peut-être parce que je percevais déjà confusément la nécessité de témoigner sur ce genre méconnu d’humanité de laquelle on aurait pourtant beaucoup à apprendre, je gardai pourtant toujours un pied dans la « société ».

Je poursuivis donc des études de lettres classiques mais entrepris d’étudier le rébétiko, cette musique que j’avais entendue ce fameux soir dans une sombre taverne de la rue Acharnon. L’étude des textes me permit d’abord de dégager un étonnant rapport au temps et à la mort. Là, on ne craint pas l’enfer, ni n’espère un au-delà rédempteur. La seule chose que l’on espère, c’est de continuer à vivre la vie qu’on mène dans l’ici et maintenant jusque dans le « post mortem ». On y interpelle la mort personnifiée en Charon pour savoir si dans l’Adès, il y aura des filles et du bon narghilé, si on y joue du bouzouki et qu’on s’y amuse avec les amis partis avant nous. Qu’on fasse son testament, on n’y exigera qu’une chose : que les amis continuent à se réjouir avec la mort sur la tombe. Là les vivants côtoient les morts. Si l’on a un culte, c’est celui de l’instant présent, car on sait bien que Charon « rôde » et peut venir vous cueillir à tout moment. La présence continue de la mort multiplie à l’infini la valeur de la vie et exige des hommes qu’ils vivent de la façon la plus entière possible. « Les grecs sont tous un peu casse-cou », dit avec beaucoup d’affection Henry Miller. Je rajouterais que c’est parce qu’ils n’ont pas peur de mourir, ayant en chaque minute rendu hommage à la vie et n’ayant donc rien à regretter.

9/ Une étrange communauté place Syntagma

Intriguée par cette étrange attitude, je pris le parti de me rendre en Grèce pour la préparation d’un second mémoire, qui avait pour but de voir si ces « tribus » de rébètes existaient encore. Je partis donc avec une étudiante en sociologie. Bien sûr nous ne trouvâmes pas de communautés de rébètes comme à la grande époque, mauvais garçons et musiciens, mais nous tombâmes sur un de ces fameux groupes d’hommes seuls qui devaient changer à jamais notre rapport au monde et à la connaissance. A tel point que suite à notre première rencontre avec l’un d’eux, je laissai échapper une phrase déconcertante, sur laquelle mon amie et moi plaisantons encore : « Mon Dieu, ce mec-là je l’ai écrit ! ».

Nous avons passé un an à leurs côtés. Les grecs « biens sous tous rapports » nous mettaient en garde contre eux : « Ce sont des marginaux, des alcooliques, des fous ! » Si seulement ces grecs-là avaient pris le temps de se mêler à eux ! Ils auraient compris qu’ils sont les gardiens de la mémoire de l’esprit grec, mémoire qui, s’il n’y avait eu la crise, aurait fini de leur échapper complètement.

Ces hommes-là rejoignaient par leur mode de vie les rébètes de la grande époque. Malgré leur air d’êtres hors du temps, ils nous ont fait l’impression d’avoir des siècles d’avance sur nous : à Syntagma, tous les temps se croisent, le temps linéaire est une mesure qu’il vous faut oublier en leur présence. A la manière des anciens, ils ont l’humain pour seul divinité. Chez eux, pas d’homo Oeconomicus déifié. Ils n’aiment pas les chiffres. Pas de centre du monde. Ils admettent le polycentrisme uniquement. Ils savent que leur monde n’est pas le monde. Et c’est pour ça que, qui que vous soyez, il vous accepte immédiatement parmi eux sans poser de questions. De toute façon, votre passé, pas plus que vos projets, ne les intéressent. Ils s’attachent à savoir qui vous êtes au moment où vous leur parlez seulement. Pas de découpage du temps. La minute présente les contient tous, c’est la seule qui compte parce que c’est la seule dont on soit sûr, et encore… Là, chaque minute est une naissance au temps zéro de l’histoire, et les « syntagmiens » nous ont donné l’impression d’être des premiers hommes d’un temps pas encore venu.

Aujourd’hui, je poursuis bien sûr ma thèse sur le rébétiko, embrassant chaque pan de la société grecque, observant leurs situations, réactions et comportements face à la crise. Et je comprends pourquoi ce peuple, qui pourtant toujours fut attentif à ne pas déborder de la place que lui impartit le monde, montre mes « syntagmiens » du doigt, les accuse de folie et d’alcoolisme, essayant de les différencier, de les renvoyer à une périphérie pourtant factice : Syntagma, c’est le miroir de l’âme profonde des grecs. Tiraillés entre un monde qui se voudrait leur maître, un monde où la valeur suprême est placée dans la possession, un monde qui ne tient aucun compte de l’humain, un monde où chacun, par vanité, voudrait déborder sur des places qui ne sont pas les siennes, un monde plein de fausses promesses, de lumières trompeuses, un monde fou en somme, qui se présente au reste de la planète comme un modèle de sagesse, et leur propre monde, plein de sagesse véritable et qui se moque d’être présenté comme fou, leur monde, unique en son genre, où la franche lumière de l’Attique déborde la nuit jusque sur la place Syntagma, les grecs, souvent, se sentent déchirés et préfèrent craindre le fond de leur âme que l’enveloppe creuse de leur persécuteur .

10/ La naissance de l’article

Pourtant la crise est en train de révéler les grecs à eux-mêmes. Et j’ose espérer qu’ils seront les premiers à détrôner le Dieu Oeconomicus et qu’ils nous montreront la voie. C’est ce que l’on découvrira dans l’article qui, sur la commande de Nicolas Caudeville, pour la petite histoire a été rédigé à Argelès, entre les deux services d’un restaurant du front de mer. Et oui, pour vivre avec des grecs, j’ai été moi aussi touchée par l’aspect financier de la crise. Je suis donc rentrée en cette terre qui ne me manquait pas pour y retrouver, comme seuls échanges humains, des conversations sur les moyens de se faire encore plus d’argent et d’aller ensuite s’abrutir dans les nightclubs de bruit et d’alcool, pour oublier des vies robotiquement consacrées au travail, sacrifice du peu de temps qui nous ait concédé sur cette terre, dans le but d’accumuler des sous qui n’éviteront pourtant pas à nos corps de n’être plus que des os une fois dans la tombe, s’abrutir donc pour combler le vide que leur impose ce qui n’est pourtant rien d’autre qu’un système économique. J’ai donc profité de mes pauses pour un rappel utile des enseignements délivrés par la « parea » de Kalamaki que l’on découvrira dans l’article. Evidemment, j’ai été trop longue, pourtant pas assez compte tenu de ce qu’il y aurait encore eu à dire, mais j’espère du moins, mon cher Nicolas, avoir répondu à ta question. Quant à vous, patients amis lecteurs, j’espère que cette conversation avec Manolis vous rappellera au moins le temps de la lecture, où se situe l’essentiel.

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