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L'archipel Contre-Attaque

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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 17:04
Charlie Hebdo: Nous avons tous tué Charlie! par Axel Belliard

Je ne suis pas Charlie. Je ne suis ni Charb, ni Wolinski, ni les dix autres. Pourtant, 24 heures après l’attentat, j’étais aux deux rassemblements organisés à Perpignan en leur mémoire. Hier devant le Conseil général (mais que diable avait-il à voir avec le crime ?). Ce matin dans la petite rue où s’abrite le club de la presse local, trop exigüe pour accueillir la foule nombreuse venue à renforts de photocopies « Je suis Charlie ». Eux comme moi pourrons dire « j’étais là ». Et là me reviennent les paroles de la chanson de Zazie :

« J'étais là en octobre 80, après la bombe de Copernic,
Oui j'étais à la manif', avec tous mes copains.
J'étais là, c’est vrai qu'on n’y comprenait rien
Mais on trouvait ça bien, ça bien.
Oui j'étais là pour aider pour le sida, les sans-papiers,
J'ai chanté, j'ai chanté.
Sûr que j'étais là pour faire la fête,
Et j'ai levé mon verre à ceux qui n'ont plus rien,
Encore un verre, on n'y peut rien.
J'étais là, devant ma télé à 20h, j'ai vu le monde s'agiter, s'agiter.
J'étais là, je savais tout de la Somalie, du Bangladesh et du Rwanda,
J'étais là.
J'ai bien vu le sort que le nord réserve au sud, bien compris le mépris,
J'étais là pour compter les morts.
J'étais là, et je n'ai rien fait,
Et je n'ai rien fait.
J'étais là pourtant, j'étais là,
Et je n'ai rien fait, je n'ai rien fait. »

Voilà, j’étais là. Et puis les manifestants de tous bords ont entonné la Marseillaise. Répondre au sang par l’appel au sang : « Aux armes citoyens… Qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Alors j’ai eu envie de pleurer et je suis parti. Parce que cet attentat n’est pas un crime contre la France, mais un crime contre la Liberté. Parce que Charlie n’aimait pas les accents guerriers de la Marseillaise dont il s’est au moins autant moqué que des dérives religieuses en général, et pas uniquement de l’islamisme. Parce que depuis hier, je vois sur les réseaux sociaux et j’entends à la radio des tas de gens se réclamer de Charlie et exiger le retour de la peine de mort, stigmatiser l’Islam à tel point que ses représentants se sentent obligés de s’excuser. Tous ces gens qui pour la plupart n’ont jamais lu ni un Hara-Kiri, ni un Charlie Hebdo. Tous ces gens qui, finalement, ne connaissaient au mieux que Cabu quand il dessinait au Club Dorothée… Parmi eux, combien se sont insurgés lorsque les locaux de Charlie Hebdo ont été incendiés en 2011 ? Combien ne s’informent que devant BFM TV ou TF1 ? Combien font partie des 25% qui ont voté FN aux dernières élections européennes ?

Depuis des années, les médias font la part belle à des Zemmour et des Le Pen. Ah le danger de l’Islamisation de notre douce France… On les écoute, persuadés que finalement « ils disent pas que des conneries », on achète leurs livres, on vote pour eux… Après tout, les autres sont « tous pourris », incompétents, carriéristes… Comme si les résistants, les idéalistes, les humanistes et les libertaires étaient des races à jamais disparues.
Comme pour l’affaire Mehra, la Police a fait un travail incroyable. A peine l’attentat commis, on connaissait le nom des coupables. Il parait même que l’un d’eux avait « oublié » sa carte d’identité dans la voiture des bourreaux… Qu’est-ce que c’est con un terroriste ! Bientôt (peut-être même pendant que j’écris ces lignes), on les trouvera. Il y aura une fusillade et ils y resteront. Chacun pourra alors retourner devant sa télé en se disant que Justice est faite et s’inquiètera des nouvelles aventures de Nabila ou de Valérie Trierweiler…
Personne ne se posera la question du « pourquoi ». Oui, pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Personne ne se posera la question parce qu’on nous a déjà donné la réponse : l’islamisme.
Et si nous étions les véritables coupables ? Dans « L’Insoutenable légèreté de l’être », Kundera (qui a vécu l’invasion des chars soviétiques dans son pays, la Tchécoslovaquie) écrivait « le pire crime est l’ignorance ». Nous sommes tous coupables parce que nous ignorons la réalité, nous ignorons l’Histoire ou, pire, nous préférons l’ignorer.

Je suis devenu journaliste en 1994. J’avais 25 ans et je rêvais un jour d’écrire l’équivalent du « J’accuse » de Zola. Je croyais en la liberté de la presse, ce fameux « quatrième pouvoir ». J’ai vite déchanté, comprenant que dans les grands médias, les journalistes ne sont que des salariés au service des véritables patrons de leur journal, de leur radio, de leur chaine de télévision : grands industriels, marchands d’armes, financiers, politiciens bien assis… Et que ces salariés perdent leur boulot s’ils ne sont pas aux ordres. Non, la presse en général n’est plus libre depuis longtemps, à part quelques bastions de résistance dont la visibilité est réduite au maximum. Charlie est l’un de ces rares bastions. Charb et les autres étaient de ceux qui refusaient qu’on leur dicte les mots à écrire, les sujets à traiter et à défendre, bref qu’on les oblige à passer la brosse à reluire.
J’aurais pu monter au créneau, dénoncer ce système infâme qui ne conduit qu’à la désinformation, à la lobotomisation des esprits, les dictant malgré eux à acheter tel ou tel produit, qu’il s’agisse d’un I-phone ou d’une idée malsaine. Je l’ai juste fait dans mon coin, j’ai lutté pour ma propre liberté d’expression, parfois pour celle d’un collègue, et puis j’ai jeté l’éponge, comme un boxeur au bord du KO, et j’ai quitté la profession alors que j’aurais dû repartir sur le ring et défendre cette fameuse liberté d’expression que l’on nous sert désormais à toutes les sauces. Au nom de la liberté d’expression, on peut appeler à la haine mais on a de plus en plus de mal à la dénoncer. Quelle honte.

« Nous sommes Charlie… Qu’un sang impur abreuve nos sillons »… Non, désolé, je ne m’en remets pas. C’est en confondant tout et n’importe quoi que nous sommes tous responsables de l’attentat d’hier. Parce que nous avons laissé le FN se dédiaboliser alors qu’il défend les mêmes idées et applique les mêmes stratégies que les partis fascistes des années 1930. Parce que nous confondons le conflit israélo-palestinien avec une guerre de religion alors qu’il s’agit d’une guerre coloniale. Parce que depuis le 11 septembre 2001, nous ne regardons plus les arabes de la même manière. Parce que nous avons substitué le mot « solidarité » par le mot « assistanat ». Parce que nous sommes incapables de regarder plus loin que notre petit confort. Parce qu’on a peur pour nos retraites vu que nos impôts seraient dilapidés dans les aides sociales distribuées à des faignasses bronzées. Parce que quand Sarkozy, Balkany et tant d’autres détournent des millions d’euros, on les réélit quand même. Parce que quand Depardieu s’exile en Russie en affirmant que Poutine est un grand démocrate, on dit qu’il a bien raison de ne plus payer ses impôts en France. Parce que ceux qui veulent la tête des « bougnoules » oublient que leurs ancêtres furent traités de « ritals », « d’espingouins », de « polaks », de « portos », etc.

Oui, les véritables terroristes, c’est bien nous. Nous nous sommes laissés entrainer dans un individualisme forcené qui nous conduit à chercher des boucs-émissaires partout. SDF, Roms, musulmans… Ce matin, sur Facebook, un homme (que je ne connais pas) arborait le fameux « Je suis Charlie » tout en écrivant « Si les terroristes sont capturés, la mère « Teub ira » les fera libérer et on leur paiera le billet d’avion pour repartir au djihad avec le RSA et la carte vitale ». Non, ce n’était pas une blague…

Bref, j’étais là hier et ce matin. Et tout ce que j’arrive à faire, c’est prendre ma plume. Une plume désenchantée. Quel paradoxe pourtant ! Je devrais me réjouir qu’à Perpignan (seule ville française à commémorer chaque année les morts de l’OAS qui, rappelons-le, étaient des terroristes…), un monde fou soit venu manifester son indignation. Si nous avions été une poignée, comme lors de la mort de Clément Méric, j’aurais hurlé ma colère. Mais la question que je me pose, c’est pourquoi étaient-ils là ? Et la réponse me terrifie.

J’ai peur que ce drame soit à nouveau détourné pour cracher sur l’Islam, ou plutôt sur les arabes en général puisque personne ne fait plus la différence, comme si tous les blancs étaient des cathos intégristes… Charlie Hebdo se moquait avec férocité de l’Islamisme, parfois même de l’Islam, comme il se moquait de toutes les religions, en bon anarchiste anticlérical qu’était (et sera toujours) ce journal.
J’ai peur que la violence succède à la violence, du moins pendant quelques jours (une actu chassant l’autre, les gens oublieront vite). Que des innocents soit agressés ou tués parce qu’ils sortent d’une mosquée ou qu’ils boivent un thé à la menthe au lieu d’un Ricard. Peur que ceux qui profitent de ces crimes soient ceux qui se réjouissent à la fois des morts de Charlie Hebdo et de la stigmatisation de l’Islam, je veux parler de l’extrême-droite et de ses proches. Nul doute que du côté de Saint-Cloud ou de Millas, hier on a sabré le champagne…

Alors que faire ? Lire, réfléchir, s’informer, ouvrir les yeux, réapprendre à se servir de son sens critique, échanger, essayer de comprendre l’autre au lieu de le juger. Ce n’est pas de l’angélisme, juste le seul moyen d’assurer le véritable fonctionnement d’une démocratie et, par conséquent, de sauvegarder nos libertés.

Voir aussi:

Attentat contre Charlie Hebdo 12 morts, dont Bernard Maris (Oncle Bernard), Cabu, Charb, Tignous, Wolinski

http://l.archipel.contre-attaque.over-blog.fr/2015/01/attentat-a-contre-charlie-hebdo-12-morts-dont-cabu-charb-tignous-wolinski.html

François Hollande: la mimolette contre-attaque sur France-inter! Par Axel Belliard

http://l.archipel.contre-attaque.over-blog.fr/2015/01/francois-hollande-la-mimolette-contre-attaque-sur-france-inter-par-axel-belliard.html

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commentaires

chris 14/02/2015 22:21

A la télé on a tous vu les rassemblements à Paris avec les gens qui applaudissaient les policiers et leur disaient merci pour leur courage etc...
Il faut reconnaître que la police parisienne a été très efficace ce jour-là.
Deux mecs armés de Kalashnikov ont pu commettre leur crime en plein Paris et repartir en voiture sans être arrêtés.
C'est grave et navrant.
La police est incapable d'assurer sa mission en plein Paris.
Concernant l'action finale des hommes du RAID et du GIGN ca n'a rien d'héroïque ou de spécial, c'est juste leur boulot, je ne vois pas pourquoi on devrait les glorifier alors qu'ils ont juste fait leur travail, comme n'importe quel soldat qui est entraîné pour cela.

chris 14/02/2015 22:08

Il faut reconnaître que depuis le 11 septembre 2001 la lutte contre le 'terrorisme" a été très efficace, c'est vrai ça va beaucoup mieux qu'avant.
Nos dirigeants ont désigné nos ennemis et leur ont fait la guerre.
Ils n'ont pas été capables d'endiguer la violence, au contraire ils l'ont
amplifiée.
Les journalistes et les médias n'ont fait que relayer cette violence [envers les musulmans et leur prophète] comme si ils étaient responsables de nos problèmes.
La violence entraîne toujours la violence.
Et tout cela nous a pété à la gueule en plein Paris.
Un carnage.
Nous sommes choqués.
Mais nous devrions nous poser les bonnes questions au lieu de pleurnicher.

Valérie 06/02/2015 20:35

Bonjour Axel Belliard, je partage entièrement votre point de vue. J'étais aussi au rassemblement au lendemain de la tragédie à la rédaction de Charlie Hebdo et comme vous, j'ai ressenti beaucoup d'émotion dans cette foule venue crier sa douleur, son indignation, sa colère, sa révolte, mais aussi dire par une simple présence combien la peur, la haine, la vengeance, ne sont pas des réponses à cette effroyable violence aveugle. Il suffirait que nos dirigeants politiques acceptent enfin de ne plus fermer les yeux sur les VRAIS PROBLEMES qui gangrènent la société : chômage, précarité, exclusions, insécurité sociale...pour apporter de VRAIES REPONSES au lieu de chercher à séduire en masse des électeurs qui ne savent d'ailleurs plus quel chant des sirènes ils doivent écouter, tant ils se sentent à la dérive, prêts pour certains à céder aux discours sans âme de ceux qui leur promettent un monde meilleur, avec un appétit féroce de divisions, jamais repus de pouvoir et de domination. L'Homme peut parfois être un loup pour l'Homme, ne l'oublions pas. J'ai connu différents engagements, toujours portée par la volonté de construire un "mieux vivre ensemble", c'est pourquoi je vous rejoins lorsque vous dites : "(...) Alors que faire ? Lire, réfléchir, s'informer, ouvrir les yeux, réapprendre à se servir de son sens critique, échanger, essayer de comprendre l'autre au lieu de le juger. Ce n'est pas de l'angélisme, juste le moyen d'assurer le véritable fonctionnement d'une démocratie et, par conséquent, de sauvegarder nos libertés."

Je reste tout à fait disposée à poursuivre le débat. Je vous remercie pour la beauté et la vérité de votre article.

josette pauwels 02/02/2015 10:22

bravo pour vos écrits mais à votre tour pourquoi stigmatisé le fn!! comme s'il était le plus responsable!! Gardons nos "pensées politiques" pour nous, les autres ont leur libre arbitre et leurs idées!! Je ne suis d'aucun bord et refuse que l'on me souffle ce que j'ai à penser! Et si je ne lisais pas Charlie, je me suis levée contre ces attentats meurtriers qui ne sont qu'un retour vers l'obscurantisme de quel endroit qu'il vienne, et je l'ai acheté pour "participer"!!! ne serait-ce qu'à remplir la manne de ceux qui sauraient s'en servir, après tout! Mais ça aussi! c'est un autre histoire! Enfin ce qu'il reste, c'est qu'en France on est encore capable de "se lever" pour autre chose que sa petite personne!! Ne nions donc pas cet élan de "solidarité" après chacun en fera pour son intêrét; l'humain est ainsi et sa bêtise insondable malheureusement!

jb legendre 15/01/2015 05:21

Merci pour ce texte.

« Il est facile de se tenir avec la foule. Il faut du courage pour rester seul. » Gandi.

Mal à l’aise… Un peu… Depuis presque une semaine nous vivons les montagnes russes de l’émotion collective. Un seul feuilleton pour tous et le même dénominateur : un point de rassemblement unanime et unique contre la barbarie terroriste. Exactement le genre de chose que Charlie Hebdo aurait adoré caricaturé. J’imagine très bien la couverture de "Charlie Adpatres", celle que l’on ne verra pas. Des hommes politiques, en première ligne d’une manifestation. Sarkozy disant à Hollande « Putain, François t’es fort !! L’unité nationale c’était finalement facile… » et Hollande lui répondant « Oh tu sais, pas bien compliqué deux billets pour le Yemen acheté sur Opodo avec les fonds secrets et roule ma poule.»

Soyons heureux de cette mobilisation de masse, bien entendu, car aujourd’hui elle va dans le bon sens. Mais j’ai un peu de mal avec les prises de conscience collectives éphémères qui cristallisent les sentiments exacerbés. Et l’impression aussi que les larmes sincères se mélangent aussi parfois avec quelque chose de plus trouble. Nous pouvons douter des mouvements idéologiques de la foule. Car nous aimons tous nous retrouver ensemble autour d’un consensus, douillettement installés dans le regard approbateur des « idées » de l’autre. Quelles qu’elles soient…

Moi le premier.

En effet, je n’achetais pas Charlie Hebdo, mais j’étais rassuré de les savoir là. Regardant la couverture et me disant, « C’est bien, ils sont toujours là, ces dinosaures énervés des années 70, à défendre pour moi l'idée de la liberté d’expression. » Cela me suffisait. Mais c’était un peu facile, non ? de se retrancher derrière le courage des autres pour tondre le coupable. Et la France n’était pas un pays de résistants pendant l’occupation. Par contre, des vocations de coiffeur amateur, il y en a eu beaucoup.

Reconnaissons-le, ils étaient bien seuls tous ces dessinateurs. Et maintenant ils ne sont plus là pour monter au front à notre place. C’est con ! Ils vont nous manquer ces morpions car ils démangeaient sainement la zone sensible du « politiquement correct » et de la pensée tiède.

Soyons Charlie un jour, d’accord, mais soyons surtout courageux, vigilant, intelligemment provocateur tous les jours. Tous adeptes de la pensée construite personnelle ; celle qui nécessite un effort et provoque le désaccord et la remise en cause par la discussion.

Nous sommes dans un pays qui a vu le Front National arriver au deuxième tour des élections présidentielles, ne l’oublions pas. Et il ne faut pas grand-chose pour faire basculer un pays vers la connerie.