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L'archipel Contre-Attaque

  • : L'archipel contre-attaque !
  • : Depuis les émeutes de mai 2005, la situation de Perpignan et son agglomération(que certains appellent l'archipel) n'a fait que glisser de plus en plus vers les abysses: l'archipel contre attaque en fait la chronique!
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9 août 2014 6 09 /08 /août /2014 09:59
Henri Lhéritier, ne reconnait plus personne
Henri Lhéritier, ne reconnait plus personne


Mon avocat n’a jamais lu un livre de sa vie, son bureau est lisse comme une patinoire olympique. Il est le mieux placé pour me défendre. Justice et littérature ne font pas bon ménage.
Il siège dans un immeuble cossu, à plaques de cuivre, en bas du boulevard Jean Bourrat à Perpignan. Je m’y rends. Il est avocat d’assises, enfin c’est ce qu’il dit, il est connu également dans le monde des voleurs de poules, surtout par les poules, de luxe. Si les huissiers n’ont pas encore découvert l’oralité, lui c’est l’écrit qu’il néglige avec splendeur. Il a disposé un gros Montblanc, un 149, sur son bureau, il lui sert seulement de bijou, lorsqu’il le roule entre ses mains, il met en valeur sa chevalière. Sa peau est en voie de carbonisation, un grand aplat à la couleur de chair de thon rouge se répand sur ses joues et sur une partie de son front, celle qui n’est pas embarrassée par une chevelure poivre et sel, à raie excessivement géométrique. Du cigare aux pompes, il est l’archétype de l’avocat bien établi, ses chaussures luisent comme des comètes, il fume un Esplendidos de Cohiba après chaque repas, dit-il, et un Punch-Punch de Punch entre les repas, il s’intéresse à la peinture et les murs de son bureau sont revêtus d’ignobles toiles représentant des paysages. On entend en sourdine les suites pour violoncelle de Bach et parfois du clavecin que le maître (je ne parle pas de Bach, Jean Sébastien n’est qu’aux manettes) tempère en tapant de son doigt sur son bureau.
Il s’adosse à son fauteuil, le fait pivoter, me fixe, lâche un cubano-nimbus et se lance dans une évaluation des forces en présence :
- Mon confrère est un con. Je l’ai récemment aplati dans une affaire d’abus de biens sociaux. Avec Diderot, je vais le laminer.
Je me sens petit, il m’a installé en face de lui, dans un pouf au cuir glissant, assez bas de cul. Les mains crispées sur les accoudoirs, j’ai un effet de contre plongée qui rend le maître immense. Je suis une sorte de nain de jardin suçant les orteils de la statue de La Liberté. Sa splendeur m’impressionne, mes fringues Gémo sont soudain difficiles à porter, ils me semble que pendent encore dans mon dos, phosphorescentes, les étiquettes promotionnelles, tambourinant les prix ridicules de mes vêtements et leur composition chimique, dans ces circonstances je regrette mes ricanements à l’énoncé des noms d’Armani, de Calvin Klein ou d’Hugo Boss.
Son confrère est-il un con ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que lui, mon avocat, jouit d’une grande réputation urbi et orbi, qu’il n’a pas gagnée au prétoire mais dans les repas mondains. Entre deux ronds de fumée, au moment des îles flottantes, il est capable de citer de mémoire, comme tout bon vieux gaulliste bovin, l’inénarrable discours d’André Malraux prononcé, il y a un siècle ou deux, lors de l’entrée au Panthéon de Jean Moulin, mort.
Ne fréquentant pas le monde, je ne l’ai jamais vu dans cet exercice, on m’a rapporté que les types crachent dans leur verre, se mouchent dans leur serviette, touchent, sous la table, la cuisse de leur voisine qui en font pipi à la culotte, de la sueur glacée ruisselle entre les seins décolletés de la maîtresse de maison, les ronds de fumée s’emberlificotent autour des lustres, les îles s’engloutissent quand le maître se met à clamer d’une voix malrauesque, en fixant tour à tour les invités avec des roulements d’yeux théâtraux :

" Entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège, avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé…L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce chant des partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité, puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient à la rencontre des chars de Rundsted lancé de nouveau contre Strasbourg…C’est la marche funèbre des cendres que voici… »

Il y a gagné le surnom du « Bazooka de Corrèze ».
Il le porte bien.
Nous allons atomiser Les amis de Diderot, me dit le Bazooka de Corrèze, dans une symphonie de tics à la Malraux, croyez-moi, le palais de justice de Perpignan n’aura jamais été le théâtre d’un tel carnage, le monde, ahuri, retiendra son souffle.
Il roule des yeux:
- Diderot, je connais, vous pensez bien.
Il ajoute :
- Je dois vous remercier, je n’ai pas d’aussi belles causes à défendre tous les jours.
Il tapote son sous-main Hermès, se lève de temps en temps pour se placer devant la grande baie vitrée, ses Crockett Jones resplendissent et émettent un léger chuintement sur le tapis, il écarte le rideau, observe le mouvement des voitures lancées sur le boulevard, les enfants qui courent de l’autre côté, sous les arbres du square, prononce quelques phrases à vocation historique, revient à son bureau lentement, les mains dans le dos, se rassoit, fait évoluer le Montblanc, lâche du Punch-Punch gazeux, fait des yeux rieurs de satisfaction et de plénitude. Jean-Sébastien dans son bureau et maintenant Diderot dans ses affaires le parent d’un vernis culturel dont il joue à la perfection, sa voix sonne comme un violoncelle.
Ce type est fantastique, il parle de Diderot comme d’un copain de régiment. Il m’épate, il n’a pas l’ombre d’un sentiment d’infériorité ou d’admiration vis-à-vis de l’écrivain, c’est formidable, il est son égal. Lorsque je lui propose de lui passer quelques livres de Diderot, il fait : bah, bah, bah…on verra. Il possède une confiance absolue dans son don du verbe, son ignorance crasse de la littérature le rend invulnérable. Oui, oui, je ne suis pas en train de faire des phrases, je sais ce que je dis, la littérature fragilise, devant la vie tout lecteur est désarmé, il offre la résistance d’une biscotte lyophilisée, il sait, il connaît, il exulte, il ressent, mais il n’agit plus, tout juste s’il est capable de se froisser ou d’être déchiré. Comme du papier. Je comprends aussi ceci : toute réussite sociale passe par l’ignorance absolue de quelque chose, par le piétinement conscient ou inconscient d’un savoir. Le type que j’ai en face de moi porte son ignorance comme une toge de sénateur, sa splendide méconnaissance de Diderot le rendra célèbre. Seuls les reniements nous rendent forts.
De deux choses l’une, avec le Bazooka de Corrèze nous nous préparons à un triomphe avec capitulation sans conditions de l’université ou à une rigolade générale grâce à laquelle le monde judiciaire se tiendra les côtes pendant des décennies.
Le procès des lumières !
Bon, je m’arrête. On verra la suite. La justice est lente.
Si mon livre paraît, on saura ce qu’il en est, sinon le journal en parlera, à la rubrique faits divers.
Revenons à la réalité. Qu’y a-t-il de plus réel que la littérature? Le présent est un amalgame composite de couches de passé et de futur, la littérature, quant à elle, fait partie du domaine intégral du maintenant, elle est une fulgurance pérenne du présent et ce qui dure est réel. Deux cent cinquante ans me séparent de Diderot, j’ai pourtant le sentiment de le toucher. Quoi d’anormal ? Chaque seconde de ce que je lis est plus dense qu’une journée de ce que je vis.

Voir les épisodes précédents:

CONFRONTATION AVEC LE DROIT (Une visite d'huissier) par l'écrivain Henri Lhéritier

http://www.larchipelcontreattaque.eu/2014/07/confrontation-avec-le-droit-une-visite-d-huissier-par-l-ecrivain-henri-lheritier.html

CONFRONTATION AVEC LE DROIT (2ème épisode) par l'écrivain Henri Lhéritier

http://www.larchipelcontreattaque.eu/2014/08/confrontation-avec-le-droit-2eme-episode-pat-l-ecrivain-henri-lheritier.html

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